XXIV

Monique : Il fallait que je respire, que je me calme. Inspirer profondément, expirer longuement…

Malheureusement, c’était l’air de mon pays qui pénétrait mes poumons et les déchirait. Mon cœur battait à cent à l’heure. J’ai cherché Sihanouk pour avoir son soutien. Il était tout pâle, prêt à défaillir, à embrasser la terre, cette terre rouge gorgée d’oxyde de fer et du sang des nôtres. Il a accéléré le pas et s’est jeté littéralement dans les bras du premier officiel venu à sa rencontre, pour cacher son émotion. C’était Hun Sen, le Premier ministre.

– Samdech Euv, vous êtes enfin de retour. Au nom du peuple, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue.

C’était des mots simples. Un silence a suivi et, les uns après les autres, ils se sont prosternés devant lui, comme s’il était leur roi.

Il y avait, à Pochentong, des milliers de personnes. Un immense portrait de lui nous a accueillis. Mon prince a eu la joie de découvrir qu’il rejoindrait sa résidence dans une Chevrolet décapotable blanche comme au temps du Sangkum. Tout le long du trajet, une foule dense, enthousiaste, heureuse de le revoir, a hurlé « Le roi est de retour ! Le roi est de retour ! » Roi, il ne l’était plus depuis trente-cinq ans. 

Le palais, le Khémarin, sur les bords du Tonlé Sap, avait été restauré, avait retrouvé sa splendeur ancienne et les jardins avaient repris aspect humain. Les plaies subies du temps où nous y étions prisonniers semblaient cicatrisées. Il restait bien ici ou là des traces, des ombres, des fantômes des souffrances d’autrefois, mais dans l’ensemble, la résidence avait profité des dix dernières années.

Le soir, nous étions conviés à un spectacle de chorégraphie classique khmère. Le ballet royal se reconstituait et les anciennes danseuses, celles qui avaient survécu au régime de Pol Pot, avaient formé de jeunes talents. Cela se passait au pavillon Chan Chhaya (« L’auguste palais que la lune illumine »). Les apsaras étaient bien maladroites, bien peu sûres d’elles, sans doute autant émues que nous. Pourtant, jamais célébration de la réconciliation des hommes avec la terre n’a été aussi touchante. À la fin du spectacle, quand Sihanouk, bouleversé, s’est levé pour prendre dans ses bras chacune de ces divinités d’un soir, celles-ci se sont agenouillées devant lui, face contre terre, saluant, comme il se doit, un monarque. Nullement jalouse, je contemplais toutes ces magnifiques fleurs célestes agglutinées autour de mon mari et j’ai senti à quel point, il était temps que le passé renaisse. Chea Samy, la chorégraphe de ce spectacle, est venue nous embrasser. C’était une des rares survivantes de l’ancien ballet royal, c’était aussi la belle-sœur de Pol Pot. Elle consacrait le restant de sa vie à essayer de reconstruire ce que son beau-frère avait, d’un geste maladroit, détruit.

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