XXII

L’an 01

En octobre, tout le gratin des communistes cambodgiens s’est réuni à un plénum du comité central à Phnom Penh pour faire le point. Il n’y a pas de sihanoukistes, ils sont au gouvernement. Ici, on prend les décisions.

Dans la grande salle, on a voté l’abandon définitif de la monnaie et Koy Thuon, le responsable du commerce extérieur comme intérieur, un rouge pur et dur, est en train de décrire le système de troc qui va la remplacer. En effet si la disparition de l’argent ne pose aucun problème et est tout bénéfice au niveau d’une coopérative puisque celle-ci fournit à ses membres tout ce dont ils ont besoin, c’est plus délicat entre coopératives, districts, régions et état. Il faut mettre en place des échanges qui ne lèsent personne et, pour cela, étudier les produits, les uns après les autres, pour établir une échelle de valeurs.

Il parle dans l’indifférence générale.

Pol Pot qui a fait une visite d’inspection dans tout le pays est rentré quelques jours plus tôt et chacun peut voir qu’il a hâte d’intervenir et de dire ce qu’il a observé, conclu, tranché. Et cela n’a que peu de lien avec ce que développe le responsable du commerce. Aussi, imitant le comportement du secrétaire général, tous attendent avec stoïcisme que Koy Thuon termine son pensum.

Enfin, Pol Pot prend la parole. Dédaignant de répondre ou de commenter le rapport précédent, il décrit ce qu’il a découvert. Il a constaté des pénuries affectant la main-d’œuvre.

– Il y a eu une erreur lors de l’évacuation de la capitale. On a laissé les citadins choisir leur destination, du coup, on manque de bras au Nord et il y a trop de bouches à nourrir dans le Sud. Or la région du lac Tonlé Sap est le grenier à riz du Cambodge, sa désertification relative est une des raisons des difficultés que rencontre le pays. Il faut y transférer une partie de la population !

Comment convaincre ceux que l’on a déracinés de repartir ? Devançant les objections de ses camarades, il ajoute, souriant :

– Si les responsables craignent un mouvement de mauvaise humeur, un refus de la part du nouveau peuple, qu’ils leur annoncent qu’ils vont rentrer chez eux. Ils découvriront bien la vérité sur place ! Ils verront alors que les terres à cultivar sont plus riches et ils accepteront plus facilement leur changement de situation !

Tous approuvent. De toute façon, il n’y a pas moyen de faire autrement. Il va falloir de nouveau remettre sur les routes un million de personnes. Nul ne réalise que c’est le moment de la moisson. Cinq mois plus tôt, lors de l’évacuation des villes, les citadins ont été accueillis dans des villages qui n’étaient pas en mesure de les nourrir, ce qui explique la famine. Depuis, ils avaient construit leur maison, retourné la terre, planté des légumes. Les voici obligés de tout abandonner, juste avant la récolte, pour rejoindre la région des lacs où le manque de main-d’œuvre n’a pas permis une production suffisante pour les recevoir.

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