XIV

1953 – La croisade

Au même moment, Saloth Sâr arrivait à Saïgon. L’homme qui mit le pied sur le sol indochinois ce jour-là n’avait plus rien en commun avec l’éternel adolescent qui avait pris le bateau trois ans plus tôt. Certes, le visage était toujours aussi souriant, affable, la corpulence massive, mais le regard était moins rêveur, plus inquisiteur. Le voyage retour avait également été différent de celui de l’aller. Cette traversée, pour lui, c’était la nuit que passaient les chevaliers avant leur adoubement, il était seul et content de l’être. Quand il médita sur sa vie privée, ce ne fut que pour se dire qu’il devait se marier, qu’un militant devait avoir une femme à la maison pour ne pas dissiper son énergie à des futilités, que sa compagne devait être cambodgienne et partager ses idées.

Quelques jours avant, il s’était retrouvé avec les autres dans une petite ferme située à la campagne, à une heure de Paris et qui appartenait à un communiste. La question qui déchirait les étudiants était de savoir comment obtenir l’indépendance. Sihanouk, en prenant le pouvoir, avec l’aide des troupes françaises, avait changé la donne, la voie parlementaire semblait fermée, les promesses du dictateur n’étaient qu’une vaste blague. La lettre demandant sa démission avait été une première réponse, mais chacun en mesurait le caractère insignifiant même si la réaction du monarque, c’est-à-dire la suppression des bourses, était loin d’être dérisoire.

– Le roi est de plus en plus contesté, les Français de plus en plus rejetés par la population. Les maquis de Son Ngoc Thanh (les Khmers sereis, proaméricains) et de Son Ngoc Minh (les Khmers communistes) progressent, il faut les rejoindre, nous ne pouvons séjourner plus longtemps ici à Paris, alors que chez nous, la lutte finale est engagée.

La tirade d’Ieng Sary surprit tout le monde. Rentrer au Cambodge, c’était renoncer à ses études, à son avenir. Chacun savait que rester au chaud en France relevait de la trahison, mais comment abandonner tant d’espérances ?

– Le pays, une fois indépendant, aura besoin d’hommes formés pour le reconstruire ou plutôt pour le construire, hasarda Chau Seng.

Saloth Sâr balaya l’argument.

– La guerre d’Indochine est en train de s’achever et la France va perdre cette guerre. Ceux qui dirigeront le Cambodge seront ceux qui auront contribué à sa libération par les armes. Les autres, aussi diplômés soient-ils, n’auront qu’à obéir !

C’était facile pour lui, il n’allait plus en cours, pensaient tout bas la plupart des présents, mais, tout haut, ils durent reconnaître la justesse du propos. Oui, il était plus que temps pour eux de rentrer et de participer aux combats pour l’indépendance.

– Avec qui ? Son Ngoc Minh est communiste, mais on dit ses troupes sous les ordres du Viêt Minh.

– C’est de la propagande sihanoukiste !

– Je n’en suis pas si sûr, il se le murmure aussi dans les milieux thanhistes ou démocrates. Il y aurait très peu de Cambodgiens dans ces maquis. Mieux vaut rejoindre Son Ngoc Thanh, même s’il n’est pas marxiste. Comme l’a rappelé Saloth Sâr l’autre jour, privilégions l’alliance des Cambodgiens.

Le débat était lancé. En fait, force fut de constater que l’on ignorait tout à Paris de la réalité cambodgienne. Beaucoup virent dans cette confusion une raison à mettre en avant pour ne pas rentrer et ils s’accrochèrent à cette bouée. Chau Seng revint à la charge.

– Souvenez-vous du comportement étrange de Son Ngoc Thanh. Quand nous l’avons rencontré à Poitiers, il ne savait pas exactement ce qu’il comptait faire, il reconnaissait qu’il était exilé depuis si longtemps qu’il avait perdu le pouls du pays. Mais a priori, son choix portait, je dirais, entre la voie parlementaire et la résistance armée, pro Viêt Minh, de Son Ngoc Minh qu’il connaissait. Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il découvert sur place pour opter pour une troisième possibilité : créer son propre maquis ?

Tout le monde convint « qu’il était urgent d’attendre » et d’envoyer quelqu’un prendre contact avec les divers rebelles. Le retour ne concernant plus qu’une personne, l’argument de la poursuite des cursus universitaires, au moins jusqu’à la fin de l’année scolaire, reprit de la vigueur, cela ne laissait plus que deux candidats, Saloth Sâr et Ieng Sary, deux militants parfaitement qualifiés pour cette tâche et qui avaient interrompu leurs formations pour se consacrer à la révolution. Ieng Sary avait les moyens financiers de rester à Paris, sa femme Khieu Thirith avait conservé sa bourse, Saloth Sâr fut donc désigné.

– Camarade, va et observe les différents maquis, fais-nous des rapports. Mais ne te contente pas de cela. La cellule et, bien au-delà, l’Association des Étudiants khmers te mandatent pour unifier les rébellions. Explique-leur la nécessité de l’union des paysans, des prolétaires et des bourgeois pour libérer le pays. Rappelle-les à la raison et dis-leur qu’une fois ensemble, ils nous trouveront à leur côté. Nous reviendrons, alors, tenir notre place dans ce combat.

Les démocrates et Sihanouk avaient exalté cette jeunesse en prophétisant qu’elle serait l’élite dont la nation avait besoin. Depuis, les principaux responsables de ce parti avaient vendu leur âme contre un poste ministériel, le Parlement n’était plus qu’une chambre consultative, le roi s’était soumis aux Français, mais la promesse restait et le petit groupe d’étudiants marxistes ne doutait pas un instant que le Cambodge leur appartenait, que Son Ngoc Thanh et Son Ngoc Minh attendaient leurs ordres.

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