XVIII

1960 – 1966 – La crise

Suramarit était un être simple profitant de la vie. Quand son fils était devenu roi, il n’en avait tiré aucune gloire, mais l’avait admis comme tel et, depuis, cédé à ses désirs. Sa dévotion pour ce souverain dépassait celle qu’il avait eue pour les précédents, celui-ci ayant rendu à son peuple sa dignité. Il n’avait jamais été un monarque, le sien avait déposé une couronne sur sa tête ; en bon sujet, il avait obéi et joué son rôle, mais nul au Cambodge n’était dupe.

Il avait également accepté, avec Kossamak, de montrer le visage d’un couple uni lorsqu’il recevait Sihanouk et Monique. Durant ces déjeuners, en riant, sa femme lui reprochait sa gourmandise, ses maîtresses : « quand donc serez-vous sérieux ? », lui esquivait la réponse par une plaisanterie : « quand j’étais jeune, il fallait que je vive ma vie, maintenant, je suis vieux, j’ai si peu à vivre ». Sihanouk était aux anges, ses parents ressemblaient à ses grands-parents Sutharot et Phangangam. En réalité, le divorce dans le couple n’avait jamais été aussi profond, l’amour de Suramarit et de Kum Yeap, sa compagne, aussi fort. Cela faisait presque dix ans qu’ils étaient ensemble. Kossamak, en tant que reine, refusait l’accès du palais à leurs enfants et le malheureux, bien que monarque, n’avait pas d’autres choix que de fuir sa résidence officielle, le plus discrètement possible, pour passer une soirée en famille avec celle qui était sienne.

Quand il est tombé gravement malade, qu’à moitié inconscient déjà, il a réclamé sa femme, ses enfants, Sihanouk dont, jadis, une maîtresse de Monivong avait dit qu’il méritait de régner, car il était vraiment gentil, lui a répondu d’une voix dure :

– Nous sommes là, Maman et moi.

Suramarit l’a regardé. Sa peine était réelle, son agacement aussi. Il a renoncé. Posant sa main dans celle de son fils, il a fermé les yeux.

Aujourd’hui encore, au seuil de la mort, il s’inclinait à nouveau. Sihanouk exigeait des parents unis, aimants. Qu’il en soit ainsi !

Sihanouk pleurait. Suramarit, étant son père, était le seul sur qui il pouvait compter. Monique le serrait dans ses bras pour le consoler, caressant son visage pour adoucir sa douleur. Elle partageait sa tristesse, car elle avait beaucoup d’affection pour cet homme docile qui était devenu, par amour paternel, roi. Kossamak, elle, regardait avec colère le corps de celui qu’elle avait adorait. Ainsi, il s’éteignait sans lutter, comme il avait vécu. Il avait accepté leur séparation, il avait accepté qu’elle le prive de son fils, il avait accepté la couronne, puis étant monarque, il avait accepté que ce rôle soit dégradé, il avait accepté de ne pas voir ses enfants au palais et maintenant, il acceptait de mourir bêtement, du diabète, sans jamais avoir renoncé à la bonne chère, lui ôtant son statut de reine.

– Pas question que je sois roi !

Le Conseil du Trône avait été convoqué et Monireth le dirigeait. Tous étaient acquis à Sihanouk. Son oncle l’avait appelé pour avoir son accord. À sa grande surprise, le Prince avait décliné l’offre.

– J’ai pris cette décision inouïe d’abdiquer, il y a quatre ans, parce qu’un monarque ne peut se permettre de descendre dans l’arène politique. Les problèmes demeurent, c’est pour cela que je ne peux le redevenir.

Il ne désirait pas l’être, mais il était hors de question qu’un autre, même un de ses fils et encore moins sa mère, le soit : un souverain n’avait pas assez de pouvoirs pour diriger le pays, il en avait suffisamment pour entraver son action.

– Je ne le serai pas, mais il me faut un statut équivalent afin que je puisse représenter le Cambodge à l’étranger. Un Premier ministre est désigné par l’Assemblée nationale et je ne veux pas dépendre d’elle, je dois être au-dessus des partis. J’ai donc pensé à « chef de l’État ». Avec un scrutin au suffrage universel comme De Gaulle !

Avec son président-monarque, la nouvelle constitution française le faisait rêver, le réconciliait avec la démocratie. Ses conseillers ont aussitôt traduit :

– Un vote qui vous placerait au-dessus de l’ensemble des parlementaires.

Sihanouk a approuvé de la tête. C’était bien son idée.

– Exactement. Ce statut étant proche de celui de roi, la coexistence des deux est exclue. Il y aura donc vacance de la royauté.

Penn Nouth est intervenu pour demander que quelqu’un représente la monarchie parce qu’il y avait de nombreuses tâches, en particulier des gestes religieux, qu’un chef d’État, laïc, ne pouvait faire. Il a proposé Kossamak, elle était encore reine et pourrait être la Gardienne du Trône. Sihanouk a approuvé. Cela l’arrangeait, il craignait que, redevenue simple citoyenne, sa mère ne se mêle de nouveau de politique.

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