XVIII

Adossés au maquis vietminh, les Khmers rouges étaient à l’abri, mais désarmés. Ils étaient loin d’apprécier la politique du chef de l’État, ils ne disposaient plus que d’une cinquantaine de fusils à piston, les responsables locaux ne répondaient plus à leurs demandes et faisaient traîner les choses. Il fallait négocier au plus haut niveau, c’est-à-dire à Hanoï.

Ils ont pris la piste Hô Chi Minh et ont mis deux mois à la parcourir. Pol Pot a rencontré Le Duan, le secrétaire général du Parti communiste vietnamien, pour découvrir qu’il était d’accord avec le FNL au Cambodge.

– La lutte khmère est indissociable de celles du Viêt Nam et du Laos ; le Viêt Nam a attendu le succès de la révolution chinoise avant de pouvoir vaincre à son tour, de même, vous devez attendre notre victoire avant de voir triompher votre cause. Pour le moment, depuis sa rupture avec l’Amérique, Sihanouk nous soutient et vous devez l’aider dans sa démarche.

Pol Pot a fait remarquer que la position de ce dernier avait, depuis, déjà évolué et que, cédant à de nombreuses manifestations organisées par les jeunes et la droite, il avait viré les communistes de son gouvernement. Les coopératives qu’ils avaient créées s’étaient, après leur départ, transformées en outil de corruption. On avait remplacé le Chinois par le fonctionnaire qui volait, tout aussi efficacement, l’agriculteur, mais, en plus, pour justifier sa part de gâteau, décidait à sa place de la meilleure façon de produire.

Peine perdue. Hanoï ne jurait que par Sihanouk qui, depuis la mort de Diêm, s’était éloigné des Américains.

La délégation a ensuite rencontré Son Ngoc Minh. Pol Pot était atterré par ce qu’il découvrait. Il y avait là deux milles communistes khmers, plus que sur tout le territoire cambodgien, parfaitement entraînés, mais totalement sous influence vietnamienne. Des êtres qui avaient fait tous les sacrifices, y compris, malheureusement, celui de quitter leur patrie et qui étaient désormais complètement pervertis.

Mais une agréable surprise les attendait : une invitation pour poursuivre leur voyage à Pékin et rencontrer les responsables chinois. Il a alors découvert avec stupeur que Mao avait été écarté du pouvoir. Il était toujours président du PCC (Parti communiste chinois), il participait à la direction, mais plus aux prises de décisions, notamment en matière économique. Officieusement, on lui reprochait l’échec du grand bond en avant, mais aucune accusation n’avait été énoncée. Officiellement, la révolution agraire avait été suspendue à la suite de catastrophes naturelles qui avait provoqué une famine, on ignorait le nombre exact de morts, on savait juste qu’il était important[10].

Sous les eaux dormantes, la bataille continuait. Mao avait un atout de taille : le culte de la personnalité. Sa renommée l’avait protégé d’une totale disgrâce, elle pouvait lui permettre de s’imposer à nouveau. Lin Biao faisait distribuer dans toute la Chine le petit livre rouge, un recueil de citations de Mao.

Bien que ne parlant pas le chinois, Pol Pot était fasciné par l’ébullition qui régnait partout, on était à mille lieues du Viêt Nam, où l’effort de guerre primait sur tout, entravait tout rêve, toute réflexion fondamentale. Il était ravi de voir ses analyses validées par les deux factions chinoises qui s’opposaient pourtant sur bien d’autres points.

Il est reparti, regonflé, et a expliqué à Keo Meas :

– Nous devons prendre nos distances avec les Vietnamiens ! Nous pouvons compter sur Pékin. Nous allons déménager et retrouver notre pleine autonomie.

– Mais où trouver refuge ? Si nous nous éloignons des bases du FNL, nous serons de nouveau sous la menace de la police de Sihanouk.

– On va gagner les hauteurs, l’autorité de Phnom Penh ne s’étend pas sur certaines régions. Nous allons chez les Khmers lœus[11].

Keo Meas a eu un haut-le-cœur. Ce que proposait Pol Pot, c’était tomber de Charybde en Scylla ! Depuis leur départ de Phnom Penh, ils s’étaient habitués à la dure vie des guérilleros, ils avaient su se contenter de peu, avoir pour tout bagage une simple moustiquaire, à la fois sac et couverture quand ils dormaient à même le sol, mais là c’était retourner à la préhistoire.

– Pol Pot, ce sont des sauvages ! Ils sont tout nus et se liment les dents pour les avoir plus acérées, plus redoutables. Ce ne sont pas des paysans, ils vivent de cueillettes et de cultures sur brûlis, les cendres servant d’engrais pour la future moisson, mais très vite, ils doivent se déplacer et recommencer plus loin. C’est une peuplade de chasseurs, de nomades.

– On prétend aussi qu’ils tuent systématiquement leur premier enfant ! Tu crois donc à ces sornettes ?

– Ce ne sont pas des sottises !

Keo Meas cherchait ses mots. Il devait convaincre son chef. Tout pour éviter l’impensable !

– Ce sont des animaux. Nos ancêtres les pourchassaient. On les ramenait à la cour, on les dressait, ils devenaient nos esclaves, mais jamais on ne les a vaincus. Nos rois se contentaient, en regardant les montagnes, de dire « Ceci est à moi, vous êtes mes sujets ». La région reste l’une des moins sûres du pays !

Pol Pot a eu un large sourire. La légende des Khmers lœus les protégerait.

– Quel révolutionnaire ! Il veut bien vivre dans la jungle, mais sous la protection de Kou Roun. Tu ne comprends donc pas que là où Sihanouk ne peut se rendre, c’est là où nous serons en sécurité.

– À condition qu’ils nous acceptent.

– Ils nous accepteront !

Keo Meas a pointé son index.

– Donne-moi un seul motif pour qu’ils le fassent et je te suivrai.

– Ils sont Khmers.

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