XVII

1956 – 1959 – La parenthèse Sam Sary

Par ses formes voluptueuses, le corps était digne de figurer dans les bas-reliefs des temples angkoriens, mais la somptuosité des couleurs évoquait plus Gaugain. Sam Sary, en coq orgueilleux, avait repoussé sa partenaire collée contre lui sans toutefois la réveiller. Elle était si désirable, assoupie, assouvie, un sourire furtif aux bords des rêves. Malgré la vigueur de leurs ébats, son maquillage avait bien tenu et elle restait digne d’une apsara.

Il a pris une cigarette qu’il a fumée, allongé, sans quitter du regard sa compagne. Elle était vraiment très belle. La plus belle même. Certifié par l’État ! En effet, le père de Sary, Sam Nhean, en tant que ministre des Cultes et des Beaux-arts, avait organisé un concours pour désigner Miss Cambodgia, la première de l’Histoire, et son fils avait épousé l’élue Tep Kanary. Les mauvaises langues soutenaient que la lauréate ne devait sa couronne que pour avoir partagé sa couche ; en réalité, il ne s’était intéressé à elle qu’une fois auréolée de toute sa gloire. Il la voulait à son bras pour que l’on sache qu’ayant la plus belle, il ne pouvait être que le plus puissant. Sa première femme, Neang In Em, avait bien compris la nécessité de ce mariage, mais il n’en était pas de même de Sœung Son Maly, son amante qu’il avait arrachée des mains des communistes. Le Cambodge était un pays de paradoxes où les maîtresses faisaient des scènes de ménage, tandis que la légitime se taisait respectueusement ! Il avait fallu le rotin pour la calmer, pour qu’elle admette le bien-fondé de cette union, pour qu’elle accepte la place qui serait désormais la sienne. Il avait frappé les jambes à travers la jupe, puis, quand elle avait été mâtée, il avait soulevé délicatement le tissu du bout de sa baguette pour voir le résultat. Il ne cessait d’y songer et cela réveilla ses désirs.

Malheureusement, elle n’habitait pas chez lui et il ne voulait pas déranger Tep Kanary, sa nouvelle femme, qui faisait la sieste.

En cette année 1956, bien que l’on soit au mois d’octobre, la mousson s’attardait paresseusement sur le pays, rendant nonchalant tout un chacun. L’après-midi s’annonçait chaud et humide et les corps étaient à l’attente de la saison « fraîche ». Les pluies étaient nécessaires pour féconder le monde, mais c’était lorsqu’elles s’arrêtaient que l’on pouvait jouir de ce qu’elles avaient apporté. Il a contemplé le vaste jardin de sa propriété, dont les buissons de fleurs exotiques aux mille couleurs rompaient le vert toujours tendre d’une immense pelouse soigneusement entretenue. Le jardin l’a ramené à sa fortune, sa fortune à sa puissance, sa puissance à Miss Cambodgia, Miss Cambodgia aux jambes de Sœung Son Maly. Il a consulté sa montre.

– J’ai largement le temps.

Il a pris sur son bureau une de ces baguettes flexibles qu’il utilisait pour les domestiques. Pas régulièrement, mais, puisqu’il en avait la possibilité, il faisait sentir son autorité, de temps à autre, juste ce qu’il fallait pour s’assurer de l’obéissance de chacun. Cette fille, et pas une autre, était le symbole de sa puissance et c’était pour cela qu’il l’aimait autant. Au moment de sortir, un émissaire est venu le prévenir que Sihanouk souhaitait le rencontrer. Il a aussitôt compris que ce ne serait pas cet après-midi-là qu’il jouerait avec son esclave indocile.

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