XVII

Le 25 octobre, soit un mois après la création du ministère de « l’Assainissement général », Sihanouk cédait son poste de Président du conseil, le gouvernement ayant été mis en minorité par les députés après une campagne de presse contre la corruption orchestrée par les États-Unis.

– Ma démission sera interprétée par les Américains comme leur victoire morale et j’espère qu’ils sont contents. Ceux qui ont si souvent promis de défendre les libertés des petits pays viennent de montrer leur vrai visage au Cambodge ! Je veux rassurer mes compatriotes sur un point : nous ne permettrons à personne de piétiner notre neutralité. Déjà par le passé, nous avons su, et nous saurons encore, nous opposer à ce genre de tentative. 

Sam Yun, le Premier ministre fraîchement nommé, moins soucieux sans doute que son prédécesseur de lutter contre la corruption, a oublié de renouveler le mandat de Monireth et celui-ci n’allait plus jouer aucun rôle politique dans l’avenir. Compte tenu de ses bonnes relations avec les Américains, Sam Sary avait une place de choix dans ce nouveau gouvernement afin d’accréditer la thèse d’un complot piloté par Washington. Les gens qui connaissaient ses liens avec le chef de l’État se demandaient comment allait réagir Sihanouk quand il reviendrait au pouvoir, ce dont personne ne doutait.

La réussite de son plan avait cependant laissé un goût amer dans la bouche de ce dernier. Tout avait trop bien fonctionné et c’était ce « trop » qui le désespérait.

D’abord, les députés avaient, avec une facilité déconcertante, accepté de le désavouer sur ordre de Sam Sary. En y réfléchissant, c’était normal, celui-ci était vice-président du Sangkum et avait supervisé leur nomination, mais pour Sihanouk c’était une découverte.

Ensuite, il y avait le comportement trouble des Américains. La presse pro-occidentale avait participé à la campagne de déstabilisation et ils s’étaient félicités de la place prise par Sam Sary, confirmant que c’était une personne sur qui ils comptaient. Et les amis de vos ennemis sont… En tout cas, ce ne sont plus des gens fiables !

Avec désormais un œil plus critique, Sihanouk s’est aperçu à quel point son compagnon était le cheval de Troie des Yankees, s’opposant à lui quand il le fallait, contrariant son action lorsqu’il voulait équilibrer les relations du Cambodge avec les deux blocs.

Un royaume ne peut avoir deux rois ! Heureusement, l’éliminer ne serait pas bien difficile, Monireth avait fait la moitié du travail avec ses enquêtes, le nom de son « ami » figurait en bonne place dans de nombreux dossiers dont un sur de fausses factures liées à l’armée. Kou Roun le chef de la police ferait le reste de la besogne. Il a ricané en confiant sa mission à son homme de main :

– Ces Américains, ils font campagne contre la corruption, puis applaudissent quand le plus corrompu d’entre nous est promu.

Fallait-il en parler à Monique ? Oui, bien sûr, elle appréciait beaucoup Sam Sary et elle aurait peur de voir ses parents et amis entraînés dans la chute de ce dernier. Il se devait de la rassurer.

L’affaire, que rien n’arrivait à endiguer ni les descentes de police ni les menaces de mort, a éclaboussé le sommet de l’état, le vice-président du Sangkum. Pour mettre fin aux rumeurs, Sam Sary a été exfiltré. En attendant que tout ce bruit retombe, il a été nommé ambassadeur du Cambodge à Londres.

– Se faire oublier. Quatre, cinq, six mois tout au plus. Le temps que le scandale se tasse et vous reviendrez, vous reprendrez vos portefeuilles. On ne peut pas avoir mené campagne contre la corruption et avoir un tel esclandre contre nous.

– Mais, Samdech, à mon retour, rien n’aura changé…

– Tout sera oublié, bien au contraire. Et si cela n’est pas le cas, on présentera votre rappel comme une nécessité.

La première étape venait d’être franchie : éloigner Sam Sary.

Maintenant, profiter de son absence pour remanier et rééquilibrer l’Assemblée nationale. Le motif était tout trouvé, le Parlement devait être à l’image du pays réunifié. L’année avait vu le ralliement de démocrates, de socialistes, on devait leur faire de la place. Contrairement au scrutin précédent, c’était lui et non Sam Sary qui dresserait la liste des candidats du Sangkum, et il y aurait les noms du prince Phurissara, de Hou Yuon, de Hu Nim et de Chau Seng, tous communistes ou proches d’eux.

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