XVII

C’était à Sam Sary de le faire. Le 9 janvier, il a mis sous presse le Rastrathipathey (le peuple au pouvoir), un journal très critique, et, dans la foulée, il a fondé le Rassemblement des Khmers démocrates. Le 13 janvier, alors qu’il était en train d’inaugurer une usine à Kompong Cham, Sihanouk a révélé l’existence du complot visant sa liquidation pour instaurer à sa place un régime proaméricain et mettre fin à la neutralité du pays. Il ne citait pas de nom, mais tout était explicite et suffisamment précis pour que ceux qui y étaient mêlés ne se fassent aucune illusion.

– Ce plan a été mis au point par un maréchal, chef de gouvernement d’un royaume voisin[5], par les envoyés d’un autre État voisin[6] et par Son Ngoc Thanh. Comme les oiseaux de proie aveuglés par la torche du chasseur, les noirs desseins ourdis en secret s’évanouiront d’eux-mêmes quand ils auront été exposés au grand jour.

Sam Sary a compris qu’il était en danger. Il a songé à Kou Roun. L’homme était capable de faire avouer n’importe quoi à n’importe qui et il ne doutait pas du plaisir qu’il prendrait avec lui. Il en tremblait d’effroi. Il a rempli une valise de tout ce qu’il avait de précieux et a filé à Saïgon. Kou Roun a dû se rabattre sur sa famille, ses parents, ses amis, les premiers membres du futur parti, tout ce beau monde a été arrêté. Il y avait de quoi se faire plaisir.

Dap Chhuon s’interrogeait aussi sur ce qu’il avait à faire. La fuite de Sam Sary avait été un choc et avait crédibilisé les accusations de Sihanouk. Les Américains avaient aussitôt tout stoppé à cause de leur opinion publique. Il leur fallait un coup d’État présenté comme un soutien à la démocratie, contre un dictateur, pas ce qu’avait dénoncé Sihanouk.

Dap Chuon pestait.

Si son comparse avait eu le courage de rester et avait accepté d’être arrêté, alors tout aurait été possible. On aurait tenu là un acte par essence totalitaire, la mainmise sur un parti d’opposition, l’intervention devenait légitime…

Si les Américains étaient moins pusillanimes, il se serait emparé de tout le nord, Diêm aurait fermé la frontière au sud bloquant l’accès à Saïgon. Sans son grenier à riz, sans un port digne de ce nom pour le ravitailler, le Cambodge serait à merci. Mais ils avaient préféré tout suspendre. Ils ne risquaient rien, eux !

Ce n’était pas son cas.

Il avait mis ses hommes en alerte, il voulait être averti de toute velléité de Sihanouk à son égard.

Oum Savath remontait la route de Battambang à Siem Réap avec une petite division. Leur progression était très lente. Au passage de certains villages, ils s’arrêtaient. Le commandant envoyait alors une dizaine de soldats maîtriser les sentinelles que Dap Chhuon avait posées le long du trajet pour le prévenir en cas de mouvement suspect. Les parachutistes étaient très efficaces et ils bénéficiaient au maximum de l’effet de surprise. Les guetteurs ne savaient pas exactement quel danger ils devaient signaler, le vice-roi, ne voulant pas ébruiter ses désaccords avec Sihanouk, n’avait pas évoqué la possibilité d’une attaque par des troupes gouvernementales. Quand ils sont arrivés près de sa résidence, celui-ci était en train de se promener tranquillement dans son jardin.

Le complot était un échec complet : Sam Sary avait disparu au Sud-Vietnam, Dap Chhuon avait trouvé la mort dans sa fuite, deux opérateurs radio vietnamiens ont été arrêtés avec leur matériel, cent kilos d’or qui devaient servir à payer les commandos ont été découverts. La trahison était claire, l’implication de la CIA et des Sud-Vietnamiens démontrée. Ceux qui étaient protégés par leur immunité diplomatique ont été expulsés, les autres fusillés ou emprisonnés. La parenthèse Sam Sary était close, il n’y avait désormais plus qu’un roi au Cambodge et ce n’était pas celui qui était officiellement sur le trône.

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