XVII

En cette année 1956, l’état du pays était désastreux malgré les aides venant de partout, à cause de toutes ces malversations, parce que l’argent n’allait pas à qui de droit. Sihanouk était choqué par les accusations de corruption à l’encontre de son gouvernement. Comme l’astrologue du roi l’avait annoncé à sa naissance, il n’était pas obnubilé par les richesses, mais par le pouvoir. Il comprenait que son entourage profite un peu de sa position, mais ne pouvait concevoir qu’on en abuse.

En bon animal politique, il avait saisi que pour regagner la confiance de son peuple, pour que sa promesse d’assainir la situation soit prise au sérieux, il lui fallait trouver un homme particulièrement connu pour son intégrité. Il n’y en avait qu’un : son oncle Monireth qui avait toujours eu une réputation d’honnêteté scrupuleuse que son éloignement de Changkar Mom et du pouvoir avait renforcée. Honnêteté et loyauté. Sihanouk savait qu’il pouvait s’appuyer sur lui, qu’il ne profiterait pas de la situation pour le mettre en difficulté. Sans hésiter longtemps, il l’a nommé, en septembre de cette même année, ministre de « l’Assainissement général », en lui donnant carte blanche devant la presse réunie.

– Le peuple compte sur vous. Je vous ai choisi, car vous êtes rigoureux et honnête. Il faut en finir avec cette corruption qui gangrène notre nation si jeune. Je vous ai promis de vous soutenir en vous demandant de prendre cette fonction et je renouvelle cette promesse devant le peuple. Quels que soient la richesse, le pouvoir du voleur, nous le traînerons en Justice !

Joli coup ! avait admiré Sam Sary, la tension était aussitôt retombée d’autant que Monireth n’est pas resté les bras croisés. Une de ses premières mesures a été de créer une juridiction spéciale et indépendante, chargée de traiter les dossiers de personnalités soupçonnées de malversation. C’était un travail herculéen, les écuries d’Augias version cambodgienne, mais, à la surprise générale, les enquêtes progressaient vite, les escrocs, se sentant à l’abri de toute poursuite, n’avaient pris aucune précaution. Très vite des noms ont circulaient, des amis du souverain, des parents de Monique, en particulier Sisowath Méthavy, son beau-frère, et madame Pomme, sa mère.

En octobre, Sihanouk tentait en privé de réfréner son oncle.

– Nous ne pouvons pas lutter contre tous ! Concentrons nos efforts sur quelques affaires, laissez-en d’autres de côté. Soyez politiques. Tenez ! Dans ces histoires de licences d’importation, limitons-nous à ces armes que nous avons achetées et qui n’ont jamais été livrées. C’est particulièrement grave, car notre défense nationale est en jeu. La condamnation de certains, surtout s’ils sont riches et puissants, servira d’exemple, diminuera la voracité des autres.

– Vous avez raison, Sihanouk, ce dossier est très sérieux et je le suis personnellement, mais beaucoup d’enquêtes sont bien engagées et les arrêter maintenant risque de vous nuire. Des noms circulent et si l’on n’inculpe personne, on pourrait les croire intouchables, on pourrait vous accuser de les protéger.

La discussion avait été longue et âpre, mais Monireth n’avait pas cédé. Il était honnête, fidèle à son neveu, mais il n’avait pas la même conception que lui de ce qui était bon ou mauvais pour lui. Le renvoyer ? Un mois après sa nomination pour lutter contre la corruption ! Cela aurait été un suicide politique.

Pour la première fois, Sihanouk ne savait que faire. Voilà pourquoi il avait fait venir Sam Sary. Tout était de sa faute, de ses amitiés avec les Américains et de la concussion qui s’en était suivi. C’était néanmoins l’une des rares personnes pour qui il avait de l’estime. Ils avaient à peu près le même âge, la trentaine, et beaucoup d’ambition pour leur pays… et ils étaient géniaux ! Avec lui, il pouvait débattre, s’opposer pour arriver à la bonne solution comme pour cette affaire de relations avec les Américains, l’année précédente.

Il lui expliqua à quel point ce blocage de la part de son oncle était contrariant.

– On me harcèle pour que je supprime les tribunaux d’exception avant qu’il ne soit trop tard, mais, politiquement, je le paierai très cher ! Comme au temps des Français, on croit que je peux tout demander aux gens, mais il faut tout une vie pour séduire un peuple et un geste pour en être rejeté !

D’avoir ainsi pu exposer son problème l’avait calmé. À nouveau, il pouvait réfléchir sereinement. Les deux amis ont longtemps parlé. Chaque réponse était étudiée, ses conséquences analysées. Souvent, ils étaient d’accord sur ce qui arriverait, parfois, l’un devait convainque l’autre qu’il se fourvoyer et l’idée était abandonnée. Soudain, Sam Sary a éclaté de rire.

– Je ne vois qu’une seule solution, Samdech Euv : un coup d’État !

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