XVII

Le bureau du ministre donnait sur une terrasse d’où l’on avait une belle vue sur les méandres du Mékong. C’était là qu’il a été reçu par son ami. L’ancien directeur de journal a suivi Penn Nouth et ils se sont assis à une petite table sous un parasol, se servant un cognac-perrier. Le vieil administrateur détaillait son invité avec beaucoup de sympathie, de nostalgie aussi. Georges Féray, c’était le souvenir de la croisade pour l’indépendance, les temps bleus.

– Nous ne pouvions échouer, car nous savions alors, très exactement, ce qu’il fallait faire, a-t-il soupiré.

– On sait toujours ce qu’il faut faire quand c’est fait. Regardez en France, aujourd’hui, tout le monde admet qu’on devait quitter l’Indochine, mais on ignore si l’on peut rester en Algérie !

– Vous avez raison. Si je pouvais me projeter dans cinq ou dix ans puis revenir donner le conseil adéquat à Samdech !

Georges sourit. Il était temps d’entrer dans le vif du sujet. Si Penn Nouth avait accepté de le recevoir, c’était pour lui annoncer une bonne nouvelle ou au moins un rendez-vous avec Sihanouk.

– En tout cas, pour mon affaire, la chose est claire. Vous connaissiez ma position, je n’ai pas changé. Je soutiens totalement la politique de neutralité du Prince, son souci d’union dans le pays, son socialisme modéré. Malade, j’ai loué mon journal, je n’étais donc pas responsable de sa ligne éditoriale. Bref, vous avez sanctionné, à juste titre, le directeur du périodique, vous ne pouvez pas me punir.

Penn Nouth a répondu d’une voix posée.

– Cher ami, j’imagine vos sentiments. Vous avez parfaitement raison, c’est une injustice. Une simple erreur : en confisquant vos biens, nous n’avons pas fait attention à son réel propriétaire. Vous n’étiez évidemment pas visé. Mais le mal est fait. Personne n’expliquera à Samdech Euv qu’il s’est trompé pour ne pas encourir ses foudres. Soyez sûr que, s’il y avait un espoir qu’il revienne sur sa décision, je serais le premier à courir ce risque pour vous, mais c’est inutile. Le journal est désormais entre les mains d’un jeune intellectuel de retour de France : Chau Seng. Un cryptocommuniste, mais un éditorialiste de choc ! La Dépêche du Cambodge fait fureur dans l’élite citadine et a même une certaine audience internationale. Cela a beaucoup conforté le Prince dans sa résolution.

– Samdech Penn Nouth, il faut que Samdech prenne en compte ma situation, il ne peut être insensible. Comme je vous l’ai dit, je n’ai quitté le pays que parce que j’étais malade…

Penn Nouth l’a interrompu d’un geste de la main.

– Vous devez comprendre la gravité de ce qui est reproché à M. Phan Vinh Tong. La décision est injuste, je le reconnais, mais la réaction de Samdech est justifiée ! La Liberté a dénoncé la présence de troupes vietminhs sur notre territoire, approuvant de ce fait, les bombardements et les interventions militaires. C’est de la haute trahison ! Il préparait aussi l’opinion à accepter le coup d’État organisé par la CIA en s’appuyant sur Dap Chhuon et Sam Sary. On devait sanctionner votre journal en y mettant un terme. C’est là qu’entre en scène M. Chau Seng. Il nous a fait remarquer qu’une suspension serait de toute façon considérée comme un acte dictatorial et, tant qu’à punir, il fallait frapper fort. Il a alors suggéré de le confisquer pour en éditer un nouveau, en langue française, qui viserait l’international, dont la ligne éditoriale serait proche du Sangkum. Il s’est proposé pour en être le directeur. Samdech était tout excité.

Georges Féray observait Penn Nouth, très inquiet de la tournure que prenait leur conversation. Le ministre a poursuivi, il parlait plus bas comme s’il complotait, ce qui était le cas :

– Nous sommes un certain nombre à douter de la sincérité de M. Chau Seng et à regretter que Samdech en soit si toqué. Il lui apporte cette jeunesse, cette vitalité que nous, ses vieux conseillers, ne pouvons lui donner. Je dois reconnaître que les premiers numéros de La Dépêche ont été remarquables, cependant je suis moins optimiste que notre Prince sur l’avenir de ce journal. Même si son directeur ne nous trahit pas, il n’aura jamais la crédibilité internationale dont nous avons tant besoin.

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