XVII

À ce nom, chacun a senti son cœur battre un peu plus vite. Il y avait eu la Commune de Paris, puis la Révolution d’octobre, désormais, il y aurait les communes populaires ! Des milliers d’expériences de création de communautés socialistes, « où chacun contribuerait selon ses capacités et recevrait selon ses besoins », avaient eu lieu. Depuis les phalanstères de Saint-Simon ou de Charles Fourrier, on avait vu naître les coopératives en occident, les ashrams en Inde, les kibboutz en Israël, les kolkhozes en Russie. Mais pour la première fois, ce rêve prenait chair à l’échelle d’un continent, l’utopie concernait des millions d’individus.

Quand les communistes sont arrivés au pouvoir en Chine, ils avaient trouvé un pays arriéré et un peuple enthousiaste, convaincu que la volonté pouvait vaincre l’adversité. Les rendements agricoles étaient faibles, l’industrie balbutiante, la concurrence avec les nations occidentales exacerbée par la responsabilité historique qui pesait sur leurs épaules.

La réforme agraire mise en œuvre entre 1935 et 1949 avait confisqué les grands domaines pour les redistribuer en petits morceaux à trois cents millions de paysans. Elle avait été accueillie avec enthousiasme par les intéressés, mais cinq ans plus tard, le bilan était désastreux pour les dirigeants chinois. Il y avait cent dix millions d’exploitations et il était impossible de les gérer correctement, d’en coordonner le développement. Pour augmenter la rentabilité des terrains, la Chine s’est lancée dans la création de fermes collectives. C’était le « grand bond en avant », 15 % des foyers ruraux en 1955, 70 % fin 1956, se sont mis en coopératives, souvent de la taille d’un village. Les entreprises ont rejoint le mouvement, alors sont nées les communes, la première au Henan : des unités de production à la fois agricole et industrielle, regroupant cinq à six mille familles, permettant à l’ensemble de vivre en autarcie. À travers le système de « la fourniture gratuite », on prenait tout en charge : l’alimentation avec les cantines et les repas collectifs, l’habillement, le logement, les transports, l’éducation, la santé, les noces et les funérailles.

– Récemment tout un district, soit plus de cent trente mille personnes, se serait organisé en une seule commune.

– Et les résultats sont là ! Que ce soit dans l’agriculture ou l’industrie, on annonce des progressions de 60 à 100 %.

On parlait trop économie pour Khieu Ponnary. Elle, qui ne serait jamais mère, était attirée par un autre aspect de l’expérience chinoise. Elle a souligné la modification profonde des liens entre les individus, des rapports entre homme et femme, entre parents et enfants.

– Dès leur arrivée au pouvoir, les communistes chinois avaient proclamé l’égalité entre les sexes, mais ce sont les communes qui vont la rendre effective. Avec la disparition de la famille.

Hu Nim a souri :

– Tu as raison. Le mariage est apparu avec la propriété privée et du désir naturel de l’homme de léguer ses richesses à son enfant. Il devenait essentiel de savoir qui était le père et la femme a été contrainte à n’avoir qu’un époux. Mais le communisme en transformant les biens en propriété sociale supprimera tous ces soucis d’héritage. La monogamie est née pour des raisons économiques, elle disparaîtra avec ces causes.

Khieu Samphân est intervenu, choqué :

– Mes amis, je ne suis pas d’accord avec vous. La famille est certes un lieu de production de biens non rémunérés et donc d’exploitation de la femme et, à ce titre, condamnable, mais c’est aussi celui de beaucoup d’autres choses. Il faudra bien s’occuper les enfants.

– Justement, s’est insurgée Ponnary. C’est là où le bât blesse ! L’élevage retombera encore longtemps sur nos épaules, comme le ménage, la cuisine. Même si les esprits évoluaient, tout faire à deux pour assurer l’égalité entre homme et femme s’oppose à la notion économique de spécialisation pour être plus efficace et cette spécialisation maintiendrait un sexe en esclavage. Mais dans une commune, les repas se prennent à la cantine, la santé, l’éducation des petits, les soins sont à la charge de la société. Libérée de toutes ces obligations domestiques, la femme peut investir la totalité de sa force de travail dans la production de marchandises et, enfin, être l’égale de l’homme.

Chau Seng l’a approuvé et a ajouté un nouvel argument.

– Platon rêvait d’une République où, disait-il, « [les dirigeants] relégueront à la campagne tous les citoyens qui seront au-dessus de dix ans, et ayant soustrait de cette manière les enfants de ces citoyens à l’influence des mœurs actuelles qui sont celles des parents, ils les élèveront conformément à leurs propres mœurs et à leurs propres principes […] Ce sera là le plus prompt et le plus sûr moyen d’établir le gouvernement idéal ». Avec les Communes, les enfants pourront être éduqués par de vrais révolutionnaires ! Notre génération ne sera pas communiste, mais la prochaine et les suivantes le seront. Ils seront purs !

Hou Yuon avait tant à dire sur la Chine qu’il ne trouvait pas ses mots. Heureusement, il y avait ceux d’Aragon.

J’ai vécu le jour des merveilles

Vous et moi souvenez-vous-en

Et j’ai franchi le mur des ans

Des miracles plein les oreilles

Notre univers n’est plus pareil

J’ai vécu le jour des merveilles

Tous ont repris en chœur ce long poème où les communes populaires ne sont citées qu’une fois, comme une nouvelle égrenée par la radio, noyée parmi tant d’autres et pourtant l’information du jour.

Nous avons fait des clairs de lune

Pour nos palais et nos statues

Qu’importe à présent qu’on nous tue

Les nuits tomberont une à une

La Chine s’est mise en Commune

Nous avons fait des clairs de lune[13]

La réunion se terminait sur une note optimiste, mais on n’en était pas à chanter pour passer le temps. Citant Mao, Saloth Sâr conclut :

– La Grande Révolution qui a mis fin au féodalisme est née en France, l’Europe a pensé le Socialisme, mais c’est plus à l’est que les Russes ont réussi à le mettre en œuvre. C’est encore plus à l’est, en Asie, que les peuples vont oser vivre la société sans classe, vivre le communisme.

L’expérience chinoise s’est interrompue en 1962 par la fermeture des coopératives, la redistribution en partie des terres aux paysans. Le bilan était tragique. Chaque cadre chinois, à tous les niveaux, avait délibérément faussé les résultats. On avait dans un premier mouvement, lors de la mise en place du plan, augmenté les objectifs à chaque échelon administratif pour ne pas paraître défaitiste et s’opposer au Grand Bond en avant – en cas d’échec, si on avait eu trop d’ambition, ce n’était pas grave, on n’aurait pas la fessée[14] – puis, dans un deuxième temps, on avait été contraint de truquer la réalité, par peur de la fessée – de mauvais chiffres signifiant « saboteurs pilotés par la réaction de droit ». Avec tous ces mensonges, on était censé avoir trop de céréales, trop de riz, on a expédié vers les centres urbains, vers les autres pays socialistes, un trop-plein qui n’existait pas. Moins on avait produit, plus on avait menti, plus on exportait. Pour la première fois, la famine a plus touché les campagnes que les villes.

Le système des cantines s’est révélé un gaspillage monstrueux. On consommait en six mois, un an de provision. Au lieu d’un porc vivant près d’un habitat et mangeant ce qu’il trouvait, il fallait élever des milliers de cochons pour nourrir toutes les familles dépendant des communes ! Tous ces gaspillages inhérents à ces structures devenaient insupportables en cas de pénurie.

Quant aux ouvrages monumentaux, ils se sont révélés le plus souvent inutiles et ils avaient contraint de nombreux paysans à être sur un chantier au moment de la récolte.

Mais en cette année 1959, la Chine semblait réussir et Mao s’imposait aux côtés de Staline dans l’imaginaire de millions d’êtres humains. Sihanouk n’échappait pas à cette fascination. Il regrettait que son Sangkum n’ait pas cette fougue, il obligeait tous ses membres à offrir quinze jours pour participer manuellement à de grands travaux. Ministres, députés, fonctionnaires, vieux ou jeunes, et même les corps diplomatiques des pays étrangers, tous retroussaient leurs manches et sous un soleil ardent, creusaient, remblayaient. La prestation du représentant américain qui n’a pas hésité à tomber la veste avait fortement impressionné les Cambodgiens !


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