XVII

Arrivé sur place, il a fallu déchanter.

Les chutes de Sam Sary et de Dap Chhuon n’étaient pas le fait du hasard ou d’un enchaînement de circonstances malheureuses, Sihanouk éliminait systématiquement ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre. La famille royale était sur la touche, le pouvoir s’était concentré à Changkar Mom, mais les parents de Monique, les amis du couple, sentant le danger, se contentaient d’en tirer profit sans jamais mettre d’entrave à sa volonté.

Il avait instauré une dictature ou plutôt une démocrature puisqu’elle était le résultat d’élections où son parti, le Sangkum, faisait 100 % des voix.

C’était un orateur et un débatteur brillant, un homme qui aurait triomphé dans n’importe quelle démocratie, un tribun, un vrai, un de ceux dont la France se glorifie, un Clemenceau, un Jaurès, un Danton. Mais ses talents ne s’arrêtaient pas là. En réalité, il était sans cesse en campagne ! Quand il voyageait à l’étranger, c’était par désir de voir le monde, de rencontrer ses dirigeants, de se faire connaître d’eux. Cette stature internationale, il la revendait ensuite à son peuple, leur racontant lors des nombreux meetings qu’ils faisaient un peu partout en province des anecdotes amusantes ou sérieuses, mais toutes disaient la même chose « Regardez ! Votre roi côtoie les puissants de ce monde. Regardez ! Nous sommes une grande nation grâce à lui ».

– Savez-vous que je suis « docteur honoris causa » de l’université de Rangoun et de Bangkok ? Moi qui ai juste le bac.

– Le Premier ministre siamois Phibul Songram m’a invité à une soirée artistique et, pour nous faire honneur, il y avait une danse khmère. J’ai cru qu’il s’agissait d’une exhibition de pugilat et encore, la boxe khmère est bien plus harmonieuse.

– J’ai été reçu par S.M. Hirohito, l’empereur du Japon. C’est un privilège exceptionnel, car tous les grands de ce monde ne peuvent se féliciter de l’avoir rencontré, mais il tenait à vous remercier, en ma personne, d’avoir renoncé au paiement par le Japon des dommages de guerre.

– Je trouve que mon ami Gamal Abdel Nasser a la prestance des pharaons, mais ma femme Monique est d’avis qu’il est encore plus beau puisqu’elle le compare à… Steward Granger !

Cela ne suffisait pas, tous les mois, il rendait justice en recevant au palais les « petites gens ». Le plaignant arrivait parfois accompagné de sa famille et de connaissances s’exprimant mieux que lui. On récriminait contre l’administration, les juges, les nantis. Le plus souvent, c’étaient des dettes dont on ne pouvait rembourser les intérêts. Les responsables des éventuels abus, les accusés, étaient tenus d’être présents et passaient, en général, un quart d’heure fort déplaisant. C’était un spectacle haut en couleur qui rappelait les comédies cambodgiennes si prisées par la population. Les affaires étaient choisies avec soin pour leur caractère cocasse, invraisemblable ou dramatique, les requérants se devaient d’être le plus communicatifs, le plus extravertis, le plus « péquenots » possible, leurs vis-à-vis savaient qu’ils avaient, sauf exception, le mauvais rôle, celui du fonctionnaire, du magistrat borné, vénal, insensible – la machine bureaucratique ou judiciaire ne comprend pas le peuple – ou encore du riche sans cœur. Les sanctions, toutefois, se limitaient à des réprimandes et à la réparation du préjudice. Tout le monde repartait, heureux ou soulagé, avec le sentiment que le puissant avait été rossé et que pour une fois, le faible avait triomphé.

Les petites gens vivaient, dans la réalité, les contes de leur enfance avec les jugements de monsieur Lièvre[7].

Georges Féray découvrait la difficulté de sa situation. On avait par erreur confisqué le journal, alors que le responsable des articles incriminés n’en était pas le propriétaire, mais c’était Samdech Euv, Son Excellence Papa, qui avait pris cette décision et nul ne pouvait la désavouer, si ce n’était lui-même ; personne n’avait même le courage d’aborder ce point avec lui.

Finalement, quelqu’un lui a ouvert sa porte.

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