XVII

C’était une réunion entre amis, bien que cela ressemble fort à celle d’une cellule du parti communiste. Saloth Sâr et Khieu Ponnary recevaient chez eux. 

Avec son front dégarni, ses lunettes, sa taille élancée, Ieng Sary faisait très sérieux, même lorsqu’il souriait. De son éducation par un religieux laïque, un achar, il avait gardé une certaine raideur et beaucoup de réserve. Il connaissait Sâr depuis le lycée Sisowath où ils avaient milité pour les démocrates avant de se retrouver à Paris et d’adhérer au cercle marxiste. Outre cet engagement commun, un autre lien les unissait puisqu’ils avaient épousé deux sœurs, Khieu Ponnary et Khieu Thirith.

Si parmi eux, quelqu’un était né avec une cuillère en argent, c’était Hou Yuon. Beau, souriant, intelligent, issu d’une famille de cultivateurs aisés, leader charismatique, il avait été à Paris à la tête de l’AEK, l’Association des étudiants khmers, et pris sous son aile Saloth Sâr dont il était devenu l’ami et le mentor.

Chau Seng et Khieu Samphân s’étaient croisés à l’université de Montpellier avant de connaître les autres à travers l’AEK. Leurs caractères étaient à l’opposé de leur allure. Le premier, fin et discret, la peau sombre, était plus sociable, plus ouvert aux rencontres, s’était marié avec une Française, le second, plus affable, plus rond d’apparence, était plus dogmatique. Quant à Hu Nim, c’était le seul à n’avoir pas fait ses études à Paris. D’origine très modeste, son engagement s’était construit sur le terrain. Grand, un peu arrogant, c’était un être intransigeant.

Tous les invités étaient frappés par le caractère austère du logement. C’était une maison de brique chinoise, un peu à l’extérieure de Phnom Penh, dans la banlieue sud-ouest, près de Tuol Svay Prey. Elle était d’une propreté parfaite, mais vide, à l’exception des meubles essentiels, de livres et de gravures chinoises au mur. Les anciens Parisiens qui avaient gardé l’image d’un Saloth Sâr, joyeux drille, retrouvaient un homme certes toujours souriant, qui avait retrouvé un certain embonpoint, prêt à rire, mais moins insouciant, moins crédule. Ils en avaient rejeté la faute sur Khieu Ponnary. Il était vrai que la brillante angliciste semblait avoir égaré le peu d’humour qui atténuait la tristesse de ses traits. Après quelques mois de bref bonheur, elle avait dû se faire opérer d’un cancer de l’utérus, perdant ainsi la possibilité d’avoir un enfant. Elle avait un visage ingrat et, désormais, elle ne serait plus mère. En quoi était-elle encore femme ? Seul le regard de Sâr qui voyait en elle l’idéal de la femme communiste, qui, derrière le masque, percevait l’âme, l’empêchait de sombrer dans la folie. Elle se vouait corps et âme pour la Cause, son salaire ainsi que celui de sa sœur Thirith permettaient aux couples de vivre, mais aussi de financer le Parti. Quand elle avait fini sa journée de travail au lycée Sisowath – tous ses élèves pouvaient témoigner de sa disponibilité et de ses compétences – elle enchaînait avec celle de militante, prenant contact avec des sympathisants, distribuant des tracts ou faisant la messagère pour son mari, elle terminait en s’occupant de son foyer qu’elle voulait modèle. La nuit était réservée aux corps, mais surtout aux rêves, aux longues discussions pour bâtir un monde meilleur.

C’était une période tout à la fois difficile et euphorique.

Sihanouk échappait à toute catégorisation. Il se rapprochait des pays de l’Est et les tentatives américaines pour le déstabiliser n’avaient fait qu’accentuer ce mouvement. Il se disait socialiste, mais menait contre eux une lutte féroce. Ils avaient failli disparaître : Sieu Heng, leur secrétaire général, qui avait en responsabilité la campagne, avait trahi. Les survivants avaient dû multiplier les précautions, rendre le recrutement plus que sévère, limiter les liaisons. On ne parlait plus de parti communiste, préférant discourir sur l’Angkar padévat (organisation révolutionnaire). Saloth Sâr, qui encadrait les citadins, avait vu grandir mécaniquement son influence.

Néanmoins, Hou Yuon, qui n’avait pas connu cette période, il était en France, pensait possible de convaincre le roi, d’autant que Hu Nim était député, Chau Seng et lui étaient même sous-secrétaires d’État. Il avait pu obtenir la création de coopératives qui louaient du matériel agricole aux paysans leur évitant d’avoir recours aux prêteurs chinois.

– Il est loin d’être bête, la dictature du prolétariat lui fait peur, mais il a compris que la démocratie bourgeoise ne peut se maintenir qu’en se niant.   Il aime la place que l’Homme tient dans le discours des libéraux, mais il m’a confié que l’avancée du communisme est inéluctable, car le capitalisme est incapable de réaliser la justice sociale. Sans elle, pas d’adhésion des peuples ; sans cette adhésion, où est la démocratie ? Toutes les belles paroles de ses amis sont des mensonges. Il espère plus en un communisme adouci qu’en un capitalisme plus égalitaire !

– Il plaide pour sa chapelle : la Voie du milieu, le socialisme bouddhiste. Une société capitaliste marxisante ou, si vous préférez, socialiste à dominante bourgeoise. Pourquoi s’étonner ? N’est-il pas un roi révolutionnaire ?

– Justice sociale et démocratie ! Enfin, une démocratie à la Sihanouk, c’est-à-dire sans parti d’opposition et avec Kou Roun pour régler les litiges et une justice sociale régie par la loi du karma[12] où chacun vit à sa place sans se plaindre, car celle-ci n’est que la conséquence des existences passées. Prépare la suivante plutôt que de te battre au présent !

Le parallèle entre le socialisme bouddhique et la Voie du milieu avait mis une joyeuse ambiance.

Puis la conversation a porté sur L’Observateur, le trihebdomadaire de Khieu Samphân, antiaméricain, anticolonial et anticapitaliste, décrivant la détresse des pauvres, les petits métiers, les taudis. C’était une critique du Sangkum contre laquelle on ne pouvait rien, car les articles se contentaient de montrer la réalité sans dénoncer personne. Il avait fondé ce journal à l’automne quelques mois à peine après son retour au pays et il y avait investi sa fortune.

Khieu Samphân a protesté. On ne parle pas que de misère dans son journal, il y avait aussi des reportages sur la Chine.

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