XVII

Le destin, encore une fois, allait soutenir ses projets. En juin, six mois après l’arrivée de Sam Sary à Londres, le scandale a éclaté dans la capitale britannique. Une domestique s’était enfuie de l’ambassade du Cambodge et avait demandé la protection de la police anglaise. Elle avait été battue jusqu’au sang. L’affaire a fait le tour du monde. À Phnom Penh, elle a soulevé une indignation générale.

– Sam Sary s’est défendu en disant que la résidence de la délégation cambodgienne était en territoire khmer et qu’il avait le droit de traiter sa femme de ménage comme on le fait dans notre pays : « il s’agit d’une punition usuelle, je l’ai corrigée avec un fouet de chaîne cambodgien, en la frappant sur le dos et sur les cuisses ». Il a précisé qu’il devait seulement éviter de cogner sur son visage. Il nous fait passer pour des monstres aux yeux du monde entier !

– Et il est couvert par l’immunité diplomatique. C’est notre ambassadeur !

Puis l’indignation s’est transformée en rires lorsque la police anglaise s’est aperçue que la soubrette était en réalité Sœung Son Maly[3], une des maîtresses de Sam Sary, régulièrement engagée et rémunérée – il n’y a pas de petits profits – par les autorités cambodgiennes. Le cas d’esclavage moderne était un jeu sadomasochiste. Visiblement, en Angleterre, c’était moins grave de battre sa femme qu’une domestique et le couple fut rapatrié sous les railleries.

De retour à Phnom Penh, Sihanouk a refusé de recevoir Sam Sary, le règne de ce dernier était terminé.

Seul Kou Roun, qui avait tenu le chef d’État au courant des perversions sexuelles de l’ex-numéro deux, se poserait la question du choix de l’Angleterre puritaine pour le mettre au vert.

La chute de Sam Sary allait entraîner celle de Dap Chhuon par un inéluctable enchaînement de circonstances. Pourtant Sihanouk n’avait rien à reprocher à celui-ci. Il avait été nommé vice-roi de la province de Battambang, profitait gentiment de sa situation et l’avait toujours soutenu.

Malheureusement l’éviction de leur ami du Sangkum et l’arrivée de communistes au Parlement ne pouvaient laisser indifférente l’Amérique. Dwight D. Eisenhower, le président à cette époque, était un soldat. Il pensait la lutte contre le bolchevisme en militaire considérant que la politique n’était qu’un prolongement de la guerre par d’autres moyens[4]. Pour lui, le Prince avait franchi une ligne rouge et, désormais, tous les coups étaient permis.

La CIA s’est alors lancée dans un vaste complot. Des troupes siamoises ont, à nouveau, occupé la région de Preah Vihear, Saïgon a dénoncé l’existence de camps vietcongs et, depuis, bombardé régulièrement les villages situés à la frontière, organisant aussi des incursions pour nettoyer la zone, les maquis de Son Ngoc Thanh ont repris de la vigueur.

C’est alors qu’il y a eu un problème Dap Chhuon.

Il n’avait pas su endiguer l’invasion siamoise. Pas su ou pas pu ? Phnom Penh s’interrogeait. Tout le monde connaissait ses amitiés avec les dirigeants thaïlandais (il a longtemps utilisé leur territoire comme base de repli contre les Français), l’agence américaine avait exploité ce doute émis par l’entourage de Sihanouk pour tenter de convaincre le vice-roi que sa vie était menacée. De hauts gradés de l’armée américaine, l’amiral Harry Felt, le général Lawton Collins qui entraînait les troupes sud-vietnamiennes, le général Landsale, une personne directement liée à la CIA, l’amiral Hopwood, commandant en chef de la flotte américaine dans le Pacifique, s’étaient succédé pour visiter les temples d’Angkor et faire un saut chez Dap Chhuon. Lui aussi ressentait la mise à l’écart de Sam Sary comme un revirement politique qu’il désapprouvait et se sentait la prochaine cible. Il a donné son feu vert.

Tout était donc en place, le Cambodge avait une guerre larvée contre ses deux voisins, ce qui mobilisait une grande partie de ses forces et provoquait de graves problèmes économiques, ainsi qu’une grogne sociale. Avec Dap Chhuon, c’était le nord du pays qui pouvait à tout moment faire sécession. Il restait une dernière étape.

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