XIV

Je ne voulais pas rentrer les mains vides, je suis allé plaider ma cause au Canada, puis aux États-Unis. Les Américains approuvaient mon analyse et souhaitaient que nous puissions recouvrer notre souveraineté, mais ils ne croyaient pas que nous puissions, seuls, endiguer la vague rouge : “Sans la France, vous ne pouvez triompher des marxistes et ce sera la fin de votre rêve”.

Je me suis même rendu au Japon ! Puis je suis rentré, obligé de constater l’échec de ma diplomatie, de toute diplomatie. »

Le roi se tut. Georges connaissait le récit des tribulations de Sihanouk et il s’interrogeait. Pourquoi, au juste, avait-il été invité ? Il ne décelait pas chez son vis-à-vis d’abattement, à peine un peu de déception. Il avait parlé de l’échec de toute diplomatie, cela voulait-il dire… ?

Sihanouk rompit le silence avant que le directeur du journal n’ait eu le temps de formuler ses craintes et avec un petit sourire moqueur, il lui demanda.

– Savez-vous garder un secret, M. Féray ?

– Votre Majesté, mon métier est plutôt de les divulguer.

– Ne vous en faites pas, vous pourrez le faire largement… le moment venu. C’est un scoop que je vous offre !

–…

– Comme vous avez pu le constater, la voie diplomatique a échoué. Je prévois donc la lutte armée contre votre gouvernement.

De nouveau, silence. Plus lourd.

– Je vais quitter la capitale et me retirer dans la province de Siem Réap. Mon père, le prince Suramarit, me remplacera sur le trône et M. Penn Nouth, ici présent, sera président du Conseil. Il sera le seul habilité à négocier avec les Français. Je ne rentrerai à Phnom Penh qu’avec l’assurance d’une indépendance totale !

Nouvelle pause.

– J’appellerai la Nation à prendre les armes et, bien entendu, toutes les forces rebelles à me rejoindre. Vous comprenez ce que cela signifie pour le Corps expéditionnaire ?

Georges acquiesça de la tête, il était incapable de dire un mot.

– J’espère que les Français sauront, comme vous, évaluer la situation et céderont rapidement. M. Gandhi a obtenu le départ des troupes britanniques sans verser une goutte de sang, je souhaite en faire autant. Je ne veux pas avoir sur les mains celui des vôtres, car je suis francophile. C’est là où j’ai besoin de vous. La presse cambodgienne relaiera mes appels et appuiera ma démarche, mais ce sont les Français qu’il me faut convaincre ! Je compte sur La Liberté pour défendre ma croisade pour l’indépendance.

– Croisade pour l’indépendance. Quel beau titre, Votre Majesté ! Pourrais-je faire référence à elle comme du Roi-chevalier ?

– Roi-chevalier ? Mais c’est une riche idée. La chevalerie, la fidélité aux monarques, voilà qui a toujours fasciné les républicains.

Sihanouk éclata de rire, ravi.

–  Quel drôle d’époque vivons-nous où un directeur de journal se permet d’adouber un roi ?

Il ajouta, hilare :

– C’est la démocratie !

Ils se levèrent. Il y avait des détails à régler, car la disparition du roi, la nomination de Penn Nouth et l’article devaient être coordonnés.

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