XXIV

Dès lors, tout est allé très vite. Les Khmers rouges ne se sont jamais relevés de cette défection. Ils avaient perdu la majorité de leurs soldats, une partie de leur armement et surtout tous les moyens financiers. Pol Pot, réaliste, en a tiré la conclusion :

– Nous sommes comme un poisson pris dans la nasse. Nous ne pourrons tenir très longtemps.

Ranariddh a alors commis une lourde erreur. Puisque la reddition d’Ieng Sary avait quasiment mis fin à la guerre, il a voulu parachever cette œuvre en ralliant les derniers rebelles. Sihanouk s’est insurgé. Au nom de la réconciliation nationale, il était prêt à accorder son pardon à beaucoup, y compris à de hauts responsables comme Son Sen, mais en aucun cas à des êtres comme Pol Pot ou Ta Mok. Hun Sen en a aussitôt profité pour mettre un terme à l’alliance avec le FUNCINPEC et obliger son concurrent à fuir le pays, condamné par contumace à trente ans de prison pour collusion avec les Khmers rouges. Il restera en exil un an, le temps d’obtenir la grâce de son père, le temps pour son adversaire de s’accaparer définitivement le pouvoir.

Pol Pot a regardé autour de lui et l’impression qu’il avait depuis quelques années s’est confirmée. Ils avaient vieilli, ils ne croyaient plus en leur combat. Ieng Sary n’était que le premier. Il fallait arrêter l’hémorragie. Nuon Chea et Son Sen n’avaient pas su défendre les positions au sud, ils ont été démis de toute fonction. Pour ce dernier, Pol Pot, intrigué par la déclaration de Sihanouk qui l’avait indiqué comme une personne qu’il pouvait éventuellement gracier, s’est rappelé que celui-ci avait été mêlé à l’assassinat du professeur Cadwell, juste avant la chute de Phnom Penh et il a ordonné son exécution.

C’était le mort de trop. Tout le monde s’est demandé qui serait le prochain. Ta Mok a agi le premier. Il a fait arrêter Pol Pot, l’a jugé, l’a condamné à perpétuité. Perpétuité qui ne durerait que quelques mois : le 15 avril 1998, des journalistes ont pu constater son décès et assister à sa crémation selon les rites bouddhiques. À un détail près : on avait déposé le corps sur un tas d’ordures et de pneus de voitures avant d’y mettre le feu. Une odeur âcre, une puanteur insoutenable a saisi tous les spectateurs. Montrant toute sa hargne, Ta Mok a déclaré aux témoins :

– Maintenant Pol Pot a disparu. Il n’a plus de pouvoir, plus de droits, il n’est plus que de la bouse de vache. Et encore, cette dernière est plus importante que lui, car elle peut nous servir d’engrais.

Peu de temps après, les principaux dirigeants, dont Khieu Samphân, ont rejoint Ieng Sary et ont abandonné la lutte. Seul Ta Mok a continué jusqu’à son arrestation en mars 1999.

En accordant la grâce royale, Sihanouk avait condamné à mort les Khmers rouges.

C’était son chant du cygne. Il se contenterait désormais de régner.

Même à cela, il allait être contraint d’y renoncer. Il avait plusieurs fois menacé d’abdiquer, mais la création en 2004 des CETC (Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens) l’a incité à passer à l’acte.

Tout avait commencé en 1997. Hun Sen et Ranariddh, encore unis à cette époque, voulaient éliminer définitivement les Khmers rouges. Pour obliger les Chinois et les Thaïlandais à cesser tout aide, il n’y avait qu’une solution : faire condamner Pol Pot et les siens pour génocide par une cour pénale internationale. Ils en ont fait la demande à l’ONU.

Très vite, cette requête s’est révélée explosive. Qui juger ? Fallait-il se limiter aux partisans de Pol Pot ? Comment considérer Sihanouk qui était chef de l’État au moment des faits et qui avait avalisé l’exode des villes ? Et Hun Sen qui était un ancien haut responsable du mouvement ? Et les États-Unis dont les bombardements en 1975 relevaient du crime de guerre ?

Après de longues années de négociations (sept ans), on a réussi à tout circonscrire. Au lieu de tribunaux internationaux, on aurait des chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (les CETC). L’appellation curieuse signifie que les inculpés le sont au titre des lois internationales ET cambodgiennes, il y aurait donc des juges nommés par l’ONU et d’autres par le Cambodge. Hun Sen et Sihanouk avaient ainsi la garantie de ne pas se retrouver sur le banc des accusés, les magistrats locaux refusant systématiquement toute poursuite, voire toute demande de témoignage qui n’aurait pas l’aval du gouvernement, évoquant « l’instabilité du Cambodge et le besoin continu d’une réconciliation nationale ».

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