XVI

Sihanouk a écarquillé les yeux.

– Comment le savez-vous ? a-t-il balbutié. C’était un secret, même mes parents ne sont pas au courant. Je ne devais faire l’annonce que demain. Je n’en ai discuté qu’avec Penn Nouth et Sam Sary.

– Penn Nouth et Sam Sary ? Ainsi donc, ce serait bien pour des raisons politiques que vous avez pris cette décision.

– Pour quelles autres raisons ? Excusez-moi, je dois insister et vous redemander par qui vous avez été informée. La chose est grave et, si elle est ébruitée, mes ennemis pourraient réfléchir à une contre-attaque. L’effet de surprise est essentiel.

– Je crains que Pongsanmoni n’aille partout répandre la nouvelle. Je dois dire pour sa défense que vous ne le lui avez pas interdit.

– Comment aurais-je pu le faire ? Je ne savais pas qu’elle était au courant.

– La croyez-vous assez stupide pour ne pas comprendre à demi-mot ?

Sihanouk s’était assis, le front plissé, courbé vers l’avant, la main droite posée sur la bouche et le menton. Il réfléchissait, Monique n’osait le distraire. Soudain, il s’est rejeté en arrière et a pris ses aises.

– Tant pis. De toute façon, beaucoup de gens sont désormais au courant puisque je viens d’enregistrer l’allocution annonçant mon abdication qui sera diffusée demain aux premières heures. La rumeur doit déjà courir dans tout Phnom Penh.

La nouvelle a fait sursauter la reine. Elle a fixé son mari et a répété pour être sûre d’avoir bien compris d’une voix blanche.

– Vous allez abdiquer !

C’était au tour de Sihanouk de regarder sa femme avec étonnement.

– Que se passe-t-il, mon amie ? Vous n’étiez pas au courant ?

Mais Monique ne l’écoutait plus. Elle se remémorait les derniers jours, les dernières semaines, elle cherchait dans les instants vécus ensemble les prémisses de cette résolution, les signes avant-coureurs. Bien sûr, cette décision était liée à son désir de se séparer d’elle. Chaque fois qu’il était dans une situation difficile, Sihanouk promettait de se faire bonze. Le paysage politique était-il à ce point désespéré ?

– Voilà pourquoi vous renoncez au Trône et que nous allons divorcer !

– Divorcer ?

Cette fois-ci, c’était lui qui répétait le mot pour être sûr d’avoir bien compris. Il était blême, sa poitrine l’oppressait, son cœur compressé lui faisait mal. Ses yeux se sont humidifiés, une boule énorme a gonflé dans sa gorge telle un bâillon. Il avait, en prenant sa décision, envisagé le pire et pire que le pire venait de se produire. Quand, enfin, il a pu parler, c’était d’un mince filet de voix, à peine audible.

– Je comprends votre déception…

Des larmes, qu’il ne pouvait retenir, ont coulé sur ses joues.

– Elle a beaucoup pesé lorsque j’ai dû trancher, mais je n’avais pas d’autre possibilité. J’ai dû choisir entre vous et mon peuple ! Vous aviez épousé un roi, vous ne serez pas reine ! Je comprends votre déception, a-t-il répété. Je ne serai plus que le prince Norodom Sihanouk, un citoyen comme tout un chacun. C’est pour cela que j’abdique ! Je comprends votre déception (il redisait ces mots, mais il ne comprenait rien)… Nous allons donc divorcer.

Soudain, tout ce qu’il restait en lui de volonté, d’énergie, a repris le dessus et il a continué :

– Ma tendre amie, accordez-moi une chance, laissez-moi vous revoir… et vous reconquérir peut-être.

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