XVI

C’était une ombre qui se déplaçait dans le noir, invisible. Khieu Ponnary est arrivée chez Sâr le soir des résultats. Il ne l’avait pas appelée, mais elle savait sa présence indispensable. Elle est entrée sans frapper et l’a découvert, plongé dans l’obscurité, prostré sur son matelas, le poste de radio. Les félicitations du monde entier se succédaient en boucle entre professions de foi, protestations de respect, d’amitié envers Sihanouk. Elle l’a regardé. La déroute nationale rejoignait le désastre sentimental, les deux portaient le même nom, Sam Sary. Sâr avait abandonné sa fiancée quand les policiers avaient chargé, il l’avait retrouvée au bras de l’autre ! Il ne s’était pas assez battu pour fédérer les forces communistes et démocrates, car il craignait de dévoiler son double jeu. Crainte désormais sans fondement, il n’y avait plus ni communiste ni démocrate, il n’y avait plus de jeu du tout ! Son monde, ses espoirs, ses projets s’étaient écroulés, il s’en sentait responsable. Il se croyait habile, découvrait qu’il était un incapable ! Ce qui était horrible, ce n’était pas d’avoir échoué, c’était la confiance que les autres avaient mise en lui. Or il n’était qu’un cancre, un cancre de la politique, et il les avait trahis.

Dans le noir, les yeux de Sâr n’avaient plus d’expression, plus de vie, plus de pensées. Ponnary s’est assise contre lui et lui a caressé le visage, les cheveux, sans qu’il réagisse.

– Pleure, lui dit-elle, d’une voix tendre. Il faut que tu pleures ! Que de tes larmes naisse le Nouveau Monde !

Elle a éteint la radio et s’est déshabillée dans l’ombre. Puis, elle s’est occupée de lui, il s’est laissé faire comme un petit enfant et elle l’a entraîné au fond du lit. Recouverts d’un drap, dans l’obscurité de la chambre, dans le noir de la nuit, enfin à l’abri. Sâr ne voyait pas sa compagne, à peine l’entendait-il respirer, il ne percevait d’elle que le toucher de sa peau et surtout son odeur, une odeur sensuelle de femme, rien de comparable avec la senteur factice de jasmin de Maly. Elle était réelle comme l’utopie, l’autre n’était qu’illusion… comme les défaites et les triomphes. 

Sihanouk pouvait enfin modifier la Constitution à sa guise. Malheureusement, il n’était plus roi ! Il ne s’agissait donc plus de donner plus de pouvoirs au monarque, mais de lutter contre ceux du Parlement. Même si ce dernier était à sa botte, même si tous les députés se revendiquaient de son mouvement, la Chambre était issue d’élections et susceptible de changer de couleur politique la prochaine fois. Il fallait se prémunir contre cela ! Il s’est adressé à l’Assemblée.

– Dans une vraie démocratie, chaque individu doit avoir la parole, il ne peut se contenter de la déléguer et nous, en tant que représentants de nos concitoyens, nous devons nous assurer que cela se passe ainsi. Voilà pourquoi je vous demande de modifier la Constitution afin de créer un Congrès national permettant à tout un chacun d’avoir un accès direct aux affaires de ce pays. Tout Cambodgien, toute Cambodgienne doit pouvoir y participer, apporter son expérience, son vécu et trancher sur des questions d’intérêt national ! Ce rassemblement de tous pourrait alors émettre des vœux, des résolutions, le Parlement n’aurait plus pour mission que de les transformer en lois et le gouvernement en actions. Ceci est la vraie démocratie !

Il y a eu un tonnerre d’applaudissements dans l’hémicycle. Le Congrès national offrait une expression sans intermédiaire au peuple. C’était le retour à la démocratie telle que l’avaient rêvée les Grecs. Le Cambodge du XXe siècle allait plus loin puisque les femmes avaient les mêmes droits que les hommes et qu’il n’y avait plus d’esclave, il n’y avait que des citoyens. Les députés enthousiastes ont voté à l’unanimité les quatre articles qui modifiaient la Constitution enterrant la démocratie au Cambodge, car un détail avait changé en deux mille ans : trois millions de Cambodgiens avaient désormais la parole !

Dans les faits, les congressistes venaient de tout le royaume, mais ils étaient sélectionnés au préalable par les gouverneurs des provinces qui assuraient le transport, le ravitaillement jusqu’à Phnom Penh. L’opposition pouvait bien entendu s’y rendre, s’exprimer et être très critique envers les dirigeants, voire le chef de l’État, mais il fallait du courage. Les résolutions étaient approuvées par acclamation et il suffisait de militants bien formés pour huer les contestataires et faire ovationner le pouvoir.

En cette fin d’année 1955, Norodom Sihanouk triomphait.

Il avait reçu une supplique de Keng Vannsak lui demandant d’intervenir en sa faveur, les témoins s’étant rétractés, il sollicitait son adhésion au Sangkum. Le parti démocrate était définitivement mort.

Quant au Pracheachon et ses 25 500 voix, le Viêt Minh avait promis de le tenir en laisse. Il avait en plus une carte maîtresse en main : Sieu Heng, membre du bureau politique, responsable des zones rurales, avait rallié sa cause. Huit communistes sur dix étaient arrêtés, les autres sont parvenus à fuir ou à se fondre dans la population, en particulier ceux des grandes villes, une centaine seulement ont continué le combat.

Après les élections, le refus de Sihanouk d’adhérer à l’OTASE étant désormais effectif, les Américains ont réagi : ils ont menacé de revoir à la baisse leur soutien financier, vingt-cinq millions de dollars !

En réponse, Sihanouk est allé à Pékin, où Zhou Enlai et Mao Zedong l’ont reçu avec honneur et lui ont offert une aide économique comportant quatre usines clef en main, sans aucune condition ni aucun fonds de compensation. Il a dénoncé les agressions dont le pays faisait l’objet et averti : « Washington a semé le vent, il va récolter la tempête ».

En réponse, des troupes siamoises ont envahi le plateau et le temple de Preah Vihear, un joyau de l’architecture angkorienne, au nord-est de Siem Réap ; Son Ngoc Thanh a ressurgi avec de nouveaux Khmers sereis ; Ngô Dinh Diêm a revendiqué les provinces de Hatieu, de Chaudoc, l’île de Phu Quoc.

Sam Sary et le roi Suramarit ont joué les intermédiaires et sont parvenus, non sans mal, à calmer les deux parties. Désormais, les deux blocs, l’Est et l’Ouest se faisaient concurrence pour aider le pays à se redresser. Tous les voyants étaient au vert.


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