XVI

Ce jour-là, Keng Vannsak se rendait quai Piquet au siège de son parti, au bord du fleuve, pour animer une assemblée. Il a bien remarqué le camion stationné, en face de la tribune. La chose l’a intrigué. Il a craint un attentat. Puis il a continué son chemin, il devait accepter le risque. La cour se remplissait, il fallait pourtant être courageux pour venir à ces meetings. Il s’est dirigé vers l’estrade pour prendre la parole, motivé par tous ces gens qui lui faisaient confiance.

Quand il s’est approché du micro, il y a eu une explosion… de joie. Les hurlements, les applaudissements qui l’ont accueilli ont interrompu ses sombres réflexions et l’ont ramené à cette manifestation de tous les dangers. On scandait le nom du parti et le sien. La foule l’a rasséréné, ils étaient là pour entendre son discours qui disait de ne pas avoir peur, il se devait de le prononcer et d’oublier le camion.

– Mes chers camarades…

Ces trois mots ont aussitôt déclenché des chants patriotiques, vociférés par des haut-parleurs dissimulés dans le fourgon, couvrant sa voix. Le chauffeur était apparu, comme par magie, sur son siège, protégé par les vitres de son véhicule. Keng Vannsak pouvait deviner son sourire narquois, plusieurs se sont précipités contre le poids lourd pour mettre un terme à cette agression orale, mais les verres étaient blindés. Désormais, des slogans pleins d’aversion contre le Viêt Minh, les communistes et leurs laquais, les démocrates, ponctuaient les couplets. Le camion était secoué, mais le conducteur restait serein, il savait qu’on viendrait bientôt à son aide et il insultait ses assaillants, à travers la glace, parfaitement inaudible. Le meeting tournait à l’émeute, l’orateur tenait son micro à la main, indécis. Devait-il appeler la foule au calme et demander au service d’ordre de mettre un terme à la diffusion de la musique ? Soudain, un coup de feu a éclaté et Keng Vannsak a vu, à une dizaine de mètres de lui, un homme qui regardait, incrédule, ses doigts ensanglantés. L’individu a porté ensuite son attention sur son épaule rougeoyante. Son sang coulait, trempant sa manche, il avait mal, mais était étonné que la douleur ne soit pas plus violente. Surprise par la détonation, la foule s’était tue, on cherchait qui avait tiré, s’il y avait un blessé. Puis cela a été la débandade générale, car la police avait fait son apparition, suite à la déflagration. Les gens qui fuyaient, les agents frappaient au hasard.

Le soir, Keng Vannsak couchait en prison, inculpé pour tentative de meurtre. Thiounn Mumm, dont les parents étaient très riches et proches du palais, quittait le pays. Les autres sont restés, mais dorénavant sortaient, armés, retrouvant en cela l’attitude des députés de la Révolution française. Bien des militants ont tâté du cachot et ont fait la connaissance de Kou Roun, le chef de la police nationale, un gorille au teint noir.

Trois heures après l’intervention musclée qui avait mis fin au meeting, ce dernier était seul avec sa jeune captive. Jamais, il n’avait vu une fille aussi belle. Racée, comme ils disent. C’était la petite amie de Keng Vannsak qui croupissait dans une geôle non loin de là. Pour démolir un opposant, Kou Roun adorait les frapper lors de longues heures d’interrogatoire subi, debout ou attaché à une chaise. Bien qu’il ne soit pas médecin, l’expérience lui avait montré que des coups espacés, mais avec des intervalles variables faisaient plus mal qu’une dégelée qui avait tendance à anesthésier la douleur. Il fallait toutefois reconnaître que dans le cas d’un couple, rien n’était plus efficace que de battre la femme en présence du mari. Et il a ajouté en approchant son horrible visage de gorille qu’il préférait, et de loin, le viol devant le fiancé solidement entravé.

Maly hurlait qu’elle n’était pas la petite amie de Keng Vannsak, qu’elle ne lui avait même jamais adressé la parole. Elle se tenait droite sur le tabouret, osant à peine reculer son corps devant l’odeur âcre de tabac de son bourreau. Elle était d’une famille connue à Phnom Penh. Kou Roun l’a regardé avec envie et colère. Il était suffisamment intelligent pour savoir jusqu’où aller : il y a certains plats sur la table des maîtres que les chiens ne peuvent espérer et c’est pour cela que, parfois, on les entend, au milieu du repas, allongés à nos pieds, pousser un profond soupir. Le policier, conscient du problème, avait appelé Sam Sary.

Quand ce dernier est entré dans la pièce, Maly a su qu’elle était sauvée. Sans un mot, Kou Roun l’a quittée, gardant sa dignité, saluant le nouveau venu d’un petit signe complice. Le gibier était à point et il lui souhaitait bon appétit.

Chevaleresque, Sam Sary a passé son veston autour des épaules de la jeune fille, une manière de lui signifier qu’il lui accordait sa protection. Maly a quitté le tabouret et est venue pleurer contre la poitrine de son sauveur. Il a tenté de la consoler en la serrant entre ses bras. Il s’exhalait d’elle un parfum de jasmin et de cannelle, auquel se mêlait une odeur plus âcre de sueur et de peur. Elle était encore terrorisée, mais sentait que c’était fini. Il l’a déposée à l’entrée de la vaste propriété de ses parents, lui souriant pour la rassurer une dernière fois.

C’était un bel homme, plus trapu sans doute que Sâr, plus sévère, plus mûr ! Devançant la nation tout entière, elle s’est jetée, dès le lendemain, dans le lit du fondateur du Sangkum.

Les urnes ont rendu leur verdict, surprenant plus d’un expert international. Le Sangkum obtenait 83 % des suffrages, les démocrates 12 % et le Pracheachon 4 %, les partisans de Sihanouk raflaient la totalité des sièges et lui-même devenait Premier ministre.

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