XVI

Quand Monique a vu arriver Sihanouk, elle a su que ses pires craintes allaient se réaliser. Quelques heures plus tôt, elle avait eu la visite de Pongsanmoni, elles se connaissaient et étaient amies bien avant que l’une et l’autre ne deviennent la femme du souverain. Ce fait les avait plus rapprochées qu’éloignées. Elle était en pleurs et lui avait annoncé la terrible nouvelle.

– Sihanouk et moi, nous allons divorcer !

– Divorcer ? Mais pour quelle raison ? En France, un homme le fait pour pouvoir se remarier, au Cambodge, ils sont polygames.

– Je n’en sais rien. Et je ne suis pas la seule, Mam Manivan Phanivong a été elle aussi « remerciée », si la rumeur est vraie. As-tu remarqué comme Sihanouk était inquiet ces jours-ci, je dirais même triste ?

– C’est exact que je l’ai peu vu ces derniers temps et pourtant, depuis la naissance de Narindrapong, il venait souvent pour jouer avec lui, le cajoler entre ses bras. Mais il a beaucoup de soucis et de contrariétés à cause des élections, il voudrait créer un grand parti qui le soutienne, mais ne trouve personne pour en prendre la direction…

Monique s’était tue, son amie se moquait complètement des problèmes politiques du monarque, elle était trop abattue pour cela.

– Je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe ! Et toi, Monique, le roi ne t’a rien laissé entendre ?

– Non. Cela fait quelque temps que je ne l’ai pas rencontré comme je te le disais et… oh !

– Qu’y a-t-il ? Te voilà toute pâle.

– Regarde-moi, je suis tout habillée, toute parfumée, je l’attends. Il a demandé à me voir ce soir. Cela m’a surprise : habituellement, il ne me prévient que tardivement quand il vient, le matin même ou l’après-midi pour être sûr que je sois là, mais cette fois-ci, il a pris rendez-vous trois jours à l’avance, comme officiellement.

– Bouddha ! Tu crois que…

Pongsanmoni n’a pas osé poursuivre, ni elle ni Monique ne pouvaient énoncer, en claire et intelligible voix, leurs craintes. Elle a serré la main de son amie et a essayé de la consoler.

– Sihanouk t’aime. Il n’y a aucune rumeur concernant une nouvelle conquête !

– En quoi cela me rassure-t-il ? Cela fait si longtemps que je l’ai vu ! Que s’est-il passé ? Pourquoi veut-il se débarrasser de nous ?

Pongsanmoni a pris sa rivale dans ses bras, c’était à elle, qui venait chercher du réconfort, de la calmer et elle y est parvenue avec beaucoup de douceur. Après son départ, Monique a fait appel à tout son courage. Elle allait se battre. Elle a renouvelé son maquillage déformé par ses larmes, elle a procédé même à une séance de relaxation afin de déstresser son visage, elle a fait cuisiner un délicieux repas à la française et elle a essayé vainement de retrouver son regard d’enfant qui avait tant séduit le roi, mais l’innocence s’était envolée depuis belle lurette, des angoisses d’adulte avaient ridé son âme. Elle a utilisé les deux heures suivantes à fourbir ses armes. Pauvres armes qui se sont abaissées quand Sihanouk est arrivé. Jamais elle ne l’avait vu aussi mal à l’aise, aussi hésitant. Il n’a pas eu un geste tendre, lui disant d’emblée… rien du tout. Son beau discours était resté coincé dans sa gorge et il contemplait sa femme la bouche à moitié ouverte, incapable de l’affronter. Monique a senti à quel point son mari souffrait et elle a eu pitié de lui.

– Vous venez, Votre Majesté, me confirmer que je ne suis plus votre reine !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.