XVI

Sa parenthèse merveilleuse venait de se refermer. Dès qu’il quittait son cours, Saloth Sâr endossait, de nouveau, ses habits de militant communiste. Sa vie était quelque peu compliquée. Tou Samouth avait scindé le parti en deux, une vitrine légale, le Pracheachon et un mouvement clandestin, lui-même divisé en deux branches, la province, où l’implantation était plus sûre, et la capitale, où la répression était féroce et nécessitait beaucoup de vigilance. Sâr était un des responsables de Phnom Penh, aussi prenait-il mille précautions.

Il avait loué une maison à Boeung Keng Kâng, une zone marécageuse au sud de la ville, un dédale de logements sur pilotis, raccordés entre eux par des ponts en bambous. Le studio était spartiate et Sâr n’avait fait aucun effort pour le rendre plus confortable, se contentant d’un matelas posé au sol et de livres jonchant la pièce, mais il offrait l’avantage de rencontrer qui on voulait dans la plus stricte discrétion. Il n’y avait pas d’éclairage public et des personnes, ne connaissant pas le quartier, ne pouvaient se déplacer sans utiliser de torche électrique. Ainsi, la police ne parvenait pas à faire de descente surprise et on pouvait fuir par mille issues.

À Phnom Penh, une de ses tâches était de noyauter les démocrates. La situation politique était très favorable. Les propositions de modification de la Constitution avaient réveillé le vieil éléphant. Comme beaucoup de ses dirigeants historiques l’avaient déserté lors de la croisade pour l’indépendance, les anciens de l’AEK, Keng Vannsak, Thiounn Mumm, etc., l’aile gauche du parti, espéraient en prendre le contrôle.

Quand Keng Vannsak a rencontré Saloth Sâr à Phnom Penh, il a été surpris des changements opérés. Ce n’était plus le nigaud de service, mais quelqu’un ayant de la culture, des valeurs, parfaitement conscient des enjeux politiques, efficace, capable de faire un résumé cohérent après une réunion et même de faire une synthèse des idées. Le seul vestige de l’ancien cancre était ce côté affable qui rassurait tant, mais le poupon avait perdu son embonpoint.

Au parti démocrate, Sâr a décidé d’être un autre homme pour donner le change. L’individu, quasi paranoïaque, qui rejetait le capitalisme jusqu’à n’avoir aucun meuble chez lui, se transformait, quand il sortait, en un joyeux drill.

Pour la jeunesse dorée cambodgienne, ce parti était la référence et chaque responsable avait son lot de groupies. Sâr avait jeté son dévolu sur Sœung Son Maly, une jolie fille de la haute société, mignonne comme un cœur, une de ces poupées trop maquillées que les hommes puissants attirent et recherchent pour en faire une breloque à leur bras. En tant que secrétaire officieux de Keng Vannsak, il avait toutes ses chances. Ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait envisagé, mais il pouvait lui cacher sa double vie. Ses parents, sa richesse offraient des perspectives d’entrisme au cœur du pouvoir qu’il ne fallait pas négliger. De plus, elle avait des yeux magnifiques et, le soir où ils ont fait connaissance, elle en avait souligné la profondeur avec de faux cils longs et noirs et des paupières peintes en violet. Elle dansait avec plaisir et comme Sâr n’était pas en reste, le couple faisait sensation dans les dancings de la capitale. Quand elle venait chez lui, ce n’était pas pour parler politique ! Pour être précis, ce n’était pas chez lui, car elle l’aurait immédiatement quitté, mais Keng Vannsak avait accepté que son ami l’emmène dans son appartement pendant qu’ils étaient en cours, lui et sa compagne.

Quand il était Sâr, le communiste, il y avait une autre femme, Khieu Ponnary, la belle-sœur d’Ieng Sary. Il serait difficile d’illustrer plus clairement l’opposition entre ses deux vies. Ponnary n’avait aucun charme, elle avait eu le visage grêlé par la variole attrapée enfant, elle était très pincée, toujours habillée sévèrement et n’avait pas le moindre geste gracieux. Il n’avait avec elle que des relations militantes. Elle lui servait de coursier, sa notoriété de première bachelière khmère, ses cours très appréciés, le statut social de sa famille, sa fidélité à la cause, son habileté à déjouer toute filature en faisaient une auxiliaire de choix. Le temps où, à Paris, la brillante angliciste regardait avec mépris le jeune menuisier-électricien était révolu.

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