XVI

Zhou Enlai était, en ce printemps 1955, une légende. Il avait participé, dans les années trente, aux discussions qui avaient abouti au front uni entre le parti communiste chinois et le Guomindang contre l’invasion japonaise. Devenu le bras droit de Mao, il était le pragmatique, celui qui réalisait les rêves du leader, le spécialiste dont on recherchait les conseils. Son arrivée à Bandung a été remarquée, car sur le chemin, il avait échappé à un attentat, un engin explosif caché dans son avion par un homme de Tchang Kaï-chek. Sans se laisser troubler par cet « incident », il a pris la parole pour défendre l’idée d’une entente entre les peuples : « Les populations d’Asie n’oublieront jamais que la première bombe atomique a été larguée sur le sol asiatique ».

Cet homme étonnant s’est approché de Sihanouk et lui a serré chaleureusement les mains pour le féliciter d’avoir refusé de rejoindre l’OTASE. Ils ont discuté un moment dans les couloirs de la conférence, puis le Chinois a invité la délégation khmère à déjeuner. Comme Talleyrand au congrès de Vienne, Zhou Enlai ne se déplaçait pas sans une équipe de très grands cuisiniers. Un moyen diplomatique à méditer, se disait Sihanouk en engloutissant les délicieuses bouchées vapeur de l’apéritif.

– Vous pourriez venir effectuer une visite d’État en Chine, le président Mao Zedong serait ravi de vous rencontrer.

Zhou Enlai connaissait visiblement le goût princier pour les séjours à l’étranger.

– Malheureusement, il est un peu tôt pour accepter ou refuser, il va y avoir des élections en octobre et le résultat est bien incertain.

– Certes, nous serions ravis d’accueillir le futur dirigeant cambodgien, mais c’est l’homme de paix, celui qui a donné son indépendance à son pays sans verser de sang que Mao souhaite rencontrer.

– Dans ces conditions, je ne peux que m’incliner.

Sihanouk buvait du petit lait. Ces louanges exprimées avec une telle simplicité par une telle personnalité l’enivraient plus que le maotaï, l’alcool blanc à base de sorgho, pas excellent au demeurant.

Ils étaient physiquement très différents, le Chinois étant plus élancé que le Cambodgien avec un visage émacié, des cheveux raides brossés, des yeux saillants, mais ils avaient en commun le même regard franc et malicieux et un grand attachement aux compromis. Convaincre plutôt que vaincre, telle était leur devise.

La deuxième rencontre profitable a été celle de Pham Van Dong. C’était un pur qui avait toute la confiance de Hô Chi Minh, un diplomate et un habile négociateur. S’il cédait, c’était donnant-donnant ou à titre provisoire comme il avait été obligé de le faire lors de la conférence de Genève. Le prince l’a attaqué bille en tête.

– Jouons cartes sur table. Les maquis communistes sont en réalité tenus par les vietminhs, ce sont vos soldats qui se battent contre mon armée. Or le Cambodge est un pays neutre, mais pas neutralisé. Nous avons gardé la possibilité à Genève de faire appel, comme toute nation libre dans ce monde, à nos amis et les Américains ne sont pas nos ennemis !

Pham Van Dong était troublé par ce discours si peu diplomatique. La position cambodgienne était simple et brutale : retirez vos troupes ou nous rejoignons l’OTASE. Il a répondu avec la même franchise :

– Nous ne cherchons en aucun cas à vous envahir, nous ne voulons que réunifier notre peuple, mais…

– Mais… ?

– La frontière, le long du 17e parallèle, longue seulement de cinquante-cinq kilomètres, est infranchissable. Dans ces conditions, nous ne pouvons apporter de soutien logistique aux camarades qui se battent dans le sud. Il faut impérativement que le matériel transite par le Cambodge.

Cette fois-ci, c’était à Sihanouk d’être déstabilisé. Une menace ne vaut que si elle n’est pas mise en application. Si Hô Chi Minh considérait que le cheminement d’armes via le Cambodge était crucial, s’il refusait de céder au chantage, on devrait alors demander l’aide des États-Unis et ce serait la guerre.

– Si je ferme les yeux sur ces armes…

– Nous n’avons aucune visée expansionniste.

Sans un mot supplémentaire, Sihanouk a serré la main de Pham Van Dong.

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