XII

Il fallait agir vite. Sihanouk décida de convoquer Huy Kanthoul l’après-midi même pour discuter de la situation. Bien que ce dernier le dépasse d’une bonne tête, il le prit de haut.

– Vous avez charcuté mon discours à la Nation, votre presse s’est empressée d’en diminuer la portée. Vous vous êtes gaussé quand j’ai affirmé que l’unité du peuple cambodgien était en danger. Vous devez reconnaître que je n’avais pas tort. Nous sommes en face d’un réel danger !

– Certes, Votre Majesté, mais nous avons les choses en main. Les responsables de ce coup d’État sont en prison, ils parleront, nous remontrons les filières…

Sihanouk l’interrompit d’un geste de la main comme si son discours l’importunait. Et d’une voix ferme, il dit :

– Vous y croyez vraiment ?

– Mais Votre Majesté, vous avez vu qu’ils s’apprêtaient bien à passer à l’action…

– Justement. S’il y a conjuration, pensez-vous réellement qu’elle se limite aux dirigeants du minuscule Parti de la rénovation khmère ? Lon Nol n’a aucun charisme. Comment voulez-vous qu’il organise un coup d’État ? Avec en plus un Son Ngoc Thanh à l’affût, prêt à profiter de la confusion pour tenter sa chance ? Non, si complot, il y a, il y a plus gros derrière !

Huy Kanthol hocha la tête. Bien sûr ! Mais il n’osait accuser devant le roi Dap Chhuon. Lui avait les moyens de marcher sur Phnom Penh et on prétendait qu’il trépignait d’impatience de le faire. Il n’eut pas à parler, Sihanouk poursuivit.

– Mettre en prison les leaders de l’opposition, c’est amorcer une guerre civile, c’est donner un argument à nos adversaires pour semer le trouble dans les rangs de notre armée.

Les FARK ! Huy Kanthol songea que la moitié des troupes étaient d’anciens Khmers issaraks, venus avec Dap Chhuon lors de son ralliement. Et le reste des forces étaient-elles prêtes à se battre contre leurs camarades de combat ? Le président du Conseil réalisa que le roi avait raison. L’arrestation de leurs complices allait obliger les vrais responsables à passer à l’offensive, en profitant de ce que l’opinion publique était, tant qu’il n’y aurait pas d’aveux, partagée entre ceux qui les pensaient coupables et ceux qui croyaient que le gouvernement avait surtout bâillonné son opposition.

Sihanouk observait sa victime plongée dans un abîme de perplexité, il savourait sa victoire. Celui-ci finit par arriver à la conclusion qu’il attendait.

– Il faut libérer Lon Nol et les trois députés pour faire retomber la pression.

– Vous avez raison. Faites-le immédiatement !

– Dès mon retour au Palais du gouvernement.

– Parfait, M. Huy Kanthoul, j’espère que nous avons évité le pire ! Je crains cependant que ce ne soit trop tard. Parfois, quand l’horloge s’est mise en route, il est difficile d’en arrêter le mécanisme. Il faudrait pendant quelques jours se prémunir contre toute velléité de nos ennemis.

Si l’on ne pouvait compter sur l’armée cambodgienne qui pouvait basculer, il n’y avait qu’une possibilité pour assurer la paix. Sihanouk n’eut pas besoin de souffler la réponse au chef du gouvernement, il la trouva tout seul.

– Je vais demander à la France de distraire quelques troupes une semaine ou deux pour protéger la capitale au cas où nos insurgés voudraient passer à l’action malgré tout. Dès ce soir, après avoir libéré nos hommes, je m’entretiendrai avec le commissaire de la République, M. Jean Risterucci, sur les modalités d’un renfort militaire pour défendre Phnom Penh.

Lon Nol fut effectivement relâché. On lui avait découvert une mystérieuse autorisation de posséder des armes de guerre dans son salon et on n’avait plus rien à lui reprocher. Un bataillon du corps expéditionnaire fit mouvement sur la capitale.

Désormais, tout était en place.


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