XI

Le 6 décembre 1950, on nomma le général Jean de Lattre de Tassigny Haut-commissaire de la République et commandant en chef de toute l’armée d’Indochine. En réalité, il répondait à une demande de son fils Bernard, colonel dans le Corps expéditionnaire qui avait écrit à sa mère le 21 octobre :

« Je crois qu’il faudrait un patron qui verrait autre chose que la fin de son séjour, que la façon de se couvrir en cas de tuile et qui surtout pourrait de temps à autre refuser d’exécuter un ordre […] même s’il vient de Paris »

puis le 23 :

« Dis à Papa que nous avons besoin de lui ici ! Sans cela, ça ira mal ».

Le 17 décembre, l’après-midi était bien entamée quand un quadrimoteur se posa sur l’aéroport de Tan Son Nhut, à Saïgon. Tout le gratin de ce qui se faisait à Hanoï de militaires ou de hauts fonctionnaires attendait patiemment l’arrivée du Sauveur, de ce Soldat que Paris envoyait, qui avait certes participé à la victoire contre le Troisième Reich, mais ne connaissait rien du Viêt Minh.

De l’avion sortit un homme rond, souriant, en complet veston, boutonnière fleurie d’une rosette comme il se doit. C’était Jean Letourneau, le ministre chargé des relations entre les États associés. Puis vint de Lattre, tout en longueur, tout en raideur, des rangées de décorations sur sa poitrine, un insigne « Rhin et Danube » et un autre de la Légion, des galons des commandos de la France Libre, des gants de daim blanc et, touche finale, une canne. Derrière lui, son propre état-major. Le contraste était saisissant entre le civil et le soldat et contribua à la légende dorée. L’ancien Haut-commissaire Pignon et le général Carpentier, commandant le Corps expéditionnaire, attendaient au bas de la passerelle pour l’accueillir, lui, leur remplaçant.

Désormais, l’ennemi était proche, Hanoï sous la menace. Le bruit courait que les troupes de Giap pourraient bien défiler dans la ville le 19 pour commémorer l’insurrection qui marqua le début de la guerre. Mais avec son état-major, de Lattre préparait sa riposte, cette riposte qui lui valut, ce jour-là, le surnom de roi Jean.

Le matin, il était à Dalat, dans la résidence de Bao Daï pour essayer de le convaincre de venir à Hanoï.

– Je vais à Hanoï, la cité menacée, votre place est à mes côtés. Imaginez l’impact dans les médias du souverain et du général en chef, présents dans cette ville pour la sauver et dire leur confiance en son avenir.

Mais Bao Daï refusa. Il n’avait pas de troupe. Être seul au milieu des bataillons français, ce serait comme être prisonnier, otage. D’abord la ratification des traités, l’indépendance, une véritable armée vietnamienne formée et équipée par les Français, ensuite, étant maître de Hanoï, il pourrait s’y rendre.

Raté ! De Lattre retourna, sans lui, dans la capitale du Tonkin. Une foule imposante s’était assemblée aux bords du lac Hoan Kiem, un petit havre de paix au cœur de la ville. Une légende autour de ce lac racontait que le roi Lê reçut du génie qui y habitait une épée magique avec laquelle il chassa l’envahisseur chinois[12]. L’allusion était claire, le Viêt Minh prochinois était aux portes, le roi était là, où donc était l’épée ?

– Que mes troupes s’avancent, hurla le roi Jean.

Alors, surgissant de nulle part, huit bataillons se présentèrent, portant pour certains encore des traces de bataille, et marchèrent au son des tambours et des clairons. Défilé improbable, car pour ce faire, le général n’avait pas hésité à retirer des soldats qui protégeaient la ville, d’autres qui étaient au contact avec l’ennemi. Ce jour, cette heure, le Viêt Minh avait un boulevard devant lui, Hanoï était à prendre, mais il ne le savait pas et ce furent les forces françaises qui paradèrent.

Occasion ratée ! Giap n’allait pas se perdre en regrets, il chercha lui aussi à marquer les esprits. La première cible fut une petite ville, Vinh Yen, à une quarantaine de kilomètres au nord de Hanoï, elle était défendue par deux groupes mobiles de trois mille hommes chacun. Le général vietminh l’attaqua avec deux divisions soit vingt mille soldats, mais les Français écrasèrent leur adversaire par un bombardement soutenu et les premiers largages de napalm. À peine un mois après son arrivée, de Lattre remportait sa première grande victoire.

Elle fut rapidement suivie de nombreuses autres, car Giap était à la recherche d’un succès suffisamment important pour mettre un terme à la guerre. À Mao Khé, un petit poste sur la route de Haiphong, puis dans le delta du fleuve Day, à Nghia Lo, au nord-ouest, en pays thaï, une région accidentée et boisée. Chaque fois, l’aviation se révéla déterminante soit en bombardant, soit en parachutant des troupes ou du matériel. Le Viêt Minh essuyait revers sur revers.

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