II

Le quatrième jour, dès sept heures du matin, à l’appel des conques, tout le monde se dirigea vers la salle du Trône pour la véritable cérémonie de couronnement, tous s’accroupirent sur des nattes fines, tenant qui un bouquet de nénuphars, qui une bougie, qui un bâtonnet odorant. Monivong apparut vêtu d’une longue robe blanche galonnée d’or, derrière marchaient des femmes en pagne rouge, écharpes de couleurs chatoyantes, couvertes de chaînes, de bracelets et de bijoux, chacune avait une fleur de lotus en main. Puis cette escorte fut remplacée par celle des brahmanes portant une statue de Shiva et faisant, avec des petits tambourins, des flûtes et toujours les conques marines, le plus de bruit possible. Devant l’entrée de la salle du Trône, un pavillon de brocart or et carmin, exhaussé sur un piédestal à neuf étages. Le roi y monta, prêt à se soumettre au rite de l’eau, c’est-à-dire à la cérémonie religieuse du sacre.

Silence.

Le chef des brahmanes s’avança et lui versa la première eau lustrale sur la tête, un mince filet d’eau filtrant à travers les pétales d’un lotus d’or.

Hurlements et musique.

Puis vint le tour du supérieur des bonzes qui, au nom de Bouddha, fit de même.

Enfin, les représentants de la France, le Gouverneur général et le Résident du Cambodge virent à leur tour ondoyer Monivong. Le geste en surprit plus d’un. C’était contraire à la tradition, une manière de rappeler le rôle de la France et la soumission des monarques khmers. Même les Siamois et les Vietnamiens n’avaient osé s’imposer ainsi du temps où les Khmers étaient leurs vassaux. Mais le pays était courbé comme son monarque et personne ne murmura, personne ne contesta le geste, même en son for intérieur, et l’eau ruissela sur la joue tel un crachat.

On lava les pieds du roi avec de l’eau de coco[7] et des essences rares. Après ses ablutions, Monivong passa son costume d’apparat, les femmes ornèrent ses membres de bijoux en or et de pierres précieuses.

La foule qui était sortie pour assister au rite, rentra et reprit sa place. Le souverain à son tour pénétra dans la salle. Désormais, il n’était plus humblement habillé d’une robe blanche comme un postulant, mais il resplendissait dans ses atours, nouveau dieu sur terre.

Pourtant, se prosternant par trois fois, les mains jointes devant une image de Bouddha, il dit qu’il n’était que le serviteur de celui-ci, ainsi que de ses représentants et qu’il serait toujours fidèle à sa religion puis il offrit des aumônes d’aliments et des vêtements aux bonzes avant que ceux-ci ne quittent la pièce.

La cérémonie redevint hindouiste et magique. Le monarque, assisté de trois brahmanes, monta sur une estrade élevée. Là, il s’assit sur un trône carré en bois finement ouvragé. Au-dessus, le grand parasol à étages de l’État, fait de soie blanche brodée de fil d’or. Autour de lui, les huit bakous s’accroupirent à terre, dans la direction des huit points cardinaux, frappant sur leurs tambourins et soufflant dans leurs conques. Image de la cosmologie cambodgienne, le souverain représentait le mont Mérou et les prêtres les planètes. Le monarque tenait dans ses mains une statuette de Shiva et une de Vishnou.

L’heure du couronnement était arrivée.

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