II

Deux ans plus tard, il allait apprendre un des enseignements majeurs du bouddhisme : l’attachement à ce qui est éphémère est une des causes principales de la douleur dans ce monde. La vieille dame mourut. Elle avait quatre-vingts ans, un âge plus que vénérable pour l’époque, mais un enfant de sept ans peut-il accepter cela ?

Elle était dans son cercueil, couchée sur le côté droit, un doux parfum s’échappait d’elle. Kossamak, au bord du lit de la défunte, accueillit son fils avec un sourire triste.

– Grand-mère, c’est votre arrière-petit-fils Sihanouk qui vient vous présenter ses derniers respects. Donnez-lui votre protection et votre bénédiction !

L’enfant observa celle qui s’était occupée de lui, celle qui l’avait aimé et ce n’était pas sa mère qu’il regardait. Elle semblait dormir. Près d’elle, sur une assiette brûlaient de petites bougies. Des bonzes récitaient, psalmodiaient, rappelant à tous, aux vivants et à la morte, l’impermanence et l’évanescence des choses et des êtres.

Sihanouk s’agenouilla comme il avait vu son arrière-grand-mère le faire si souvent à la pagode. Puis, s’apercevant qu’il ne connaissait aucune prière, il laissa ses larmes couler. Cela lui semblait dérisoire, mais il n’avait que cela à offrir.

Quand il ne pleurait pas, Sihanouk passait des heures à contempler une longue file de fourmis rouges qui était entrée dans la maison. Cela déroutait Kossamak, mais elle se rendit vite compte que les allées et venues de ces insectes apaisaient son fils et elle n’intervint pas. Elle constatait sa propre impuissance à le consoler, ce qui soulignait qu’elle était si peu sa mère. Elle se sentait si coupable dès qu’il avait un comportement étrange !

Les fourmis semblaient aller dans tous les sens, mais finissait par former une colonne dans laquelle, elles se déplaçaient en avant ou en arrière, se croisant sans arrêt. Il suffisait de poser un minuscule fragment de sucre pour voir la file se déformer et le trajet intégrait l’aliment. Grand-mère Pat leur avait fait toute sa vie la guerre, sa maison était d’une netteté remarquable. À peine avait-elle disparu qu’elles envahissaient sa demeure.

Le constat, loin de l’angoisser, apaisait le petit enfant.

Ces deux événements, le couronnement de son grand-père, la mort de son arrière-grand-mère marquèrent la fin de son exil, de sa solitude. Kossamak et Suramarit découvrirent alors un garçon qui n’était pas facile, taciturne et coléreux. À sept ans, la seule école qu’il avait fréquentée était celle des bonzes. Si on voulait qu’il ait un avenir en Indochine, il fallait l’inscrire dans un établissement laïc, notamment pour apprendre le français et les sciences.

On trouva une autre personne pour s’occuper de Sihanouk. Son père s’étant remarié, son grand-père maternel étant roi du Cambodge, ce furent donc ses grands-parents paternels, Norodom Sutharot et Phangangam, qui s’en chargèrent. En s’installant chez eux, l’enfant vit plus souvent Suramarit.

Avec lui, c’était le septième art qui fit son entrée dans son existence sous forme de comédies musicales américaines : Maurice Chevalier y jouait le Français de service, le séducteur par excellence dont les partenaires changeaient, mais tombaient invariablement amoureuses de lui. Les histoires étaient légères comme du champagne, car le monde réel glissait lentement mais sûrement vers l’indicible[9].

Pour parachever son bonheur, sa mère était, elle aussi, plus présente. Par jalousie ? Pour faire concurrence à Suramarit ? Parce qu’elle s’était aperçue qu’elle passait à côté de la plus belle chose de sa vie ? Peu importaient à Sihanouk les raisons. Elle venait le voir et l’emmenait, toujours au cinéma, mais pour des films plus romantiques.

Parfois, il rendait visite au roi Monivong qui n’oubliait jamais de glisser quelque argent dans sa poche.

Bref, ce fut une époque heureuse.

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