II

Un silence s’en suivit. Sihanouk regarda, désespéré, l’homme qui venait de prononcer sa condamnation. Au Cambodge, on ne discute pas l’avis d’un père. Il se laissa tomber sur sa chaise surjouant sa détresse, désormais muette. Il se voyait recroquevillé dans la Talbot de Suramarit, conduit dans l’internat-prison, avec sa courette où l’on n’avait le droit de tourner en rond que quelques minutes, seule gymnastique quotidienne autorisée. Il imagina les murs lézardés, sales, le lit en coton usé, la promiscuité d’une chambrée. Par les barreaux de sa fenêtre, il pourrait contempler le palais du gouverneur, magnifique bâtiment colonial aux peintures toujours rafraîchies. Dans ses cauchemars, il mangeait l’infâme rata qu’on lui servirait jour après jour. Une boutade disait que « plus la cantine est mauvaise, plus puissante est l’armée » et le lycée Chasseloup se voulait le meilleur du monde !

La réalité ne fut pas loin de ce cauchemar… à un détail près : il y avait des élèves. Ils étaient dans la même situation que lui. Tous arrivaient, abattus, en internat, et tous repartiraient ayant vécu, là, les plus belles années de leur vie. Ils venaient de milieux très favorisés, mais très divers, et ils étaient appelés à devenir des hommes importants dans la société coloniale.

Les années de lycée, ce sont des dizaines d’anecdotes qui ne feront rire ou pleurer que vous, mais que vous n’oublierez jamais, des sobriquets donnés aux enseignants et aux autres élèves : Cul-de-nez, Bouboule, des traits d’esprit comme cet enseignant disant à un cancre cambodgien « Vous n’êtes pas paresseux, mais vous êtes fatigue. Vous êtes un descendant des rois d’Angkor et chacun sait aujourd’hui que les Cambodgiens sont fatigués d’avoir bâti Angkor »[13].

Les années lycée, c’est le temps des copains, ceux dont on se souviendra toujours avec qui l’on a tout partagé, de quelques piastres au secret les plus intimes, ceux avec qui l’on a reconstruit, l’espace d’une nuit, le monde.

Les années lycée, c’est le temps des livres et des films, ceux qui marqueront votre personne, formeront votre imaginaire. À cette époque, la référence littéraire était Pierre Benoit avec son Antinéa et les écrans étaient envahis par les récits d’aventures avec ses acteurs au caractère fort, Errol Flynn, Charles Boyer, Clark Gable…

Les années lycée, c’est enfin une rue, la rue Catinat. Dans les grandes villes de l’Empire[14], il en existait une où l’on vivait à l’européenne. On n’en trouvait pas encore à Phnom Penh, mais elle jouxtait le lycée à Saïgon. Maisons coloniales aux volets clos, boutiques de luxe aux vitrines de rêve, vêtements somptueux, robes légères, porcelaines, laques, bijoux, richesses artisanales, cinéma, théâtre, restaurants, glaciers, cafés. Une rue blanche où l’indigène, à condition qu’il soit bien mis et fortuné, avait droit de séjour. Et les élèves de Chasseloup, quelle que soit leur nationalité, y étaient chez eux.

Les années lycée, c’est également le temps de la compétition, de la guerre totale entre étudiants. Sihanouk excellait dans les matières littéraires, mais un Vietnamien, Do Dai Phuoc, comblait son retard en étant très performant dans les disciplines scientifiques. Tout se jouait sur les coefficients et sur quelques camarades qui pouvaient, en laissant traîner leurs copies, faire gagner ici ou là quelques points : tous les coups étaient permis. La dernière bataille aurait lieu lors des compositions entre mai et juin, dans la chaleur humide de la mousson, et elle s’annonçait sanglante.


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