II

Il y avait néanmoins une petite ombre. Ses grands-parents, Sutharot et sa femme, Phangangam, s’étaient battus pour promouvoir la formation des filles et ils avaient fondé pour elles, sur leur fortune personnelle, un institut portant leur nom. Pour prouver l’excellence de leur établissement, ils n’avaient pas hésité à y inscrire leur propre petit-fils et le pauvre Sihanouk était un des deux seuls mâles de cet établissement, le second étant le directeur, M. Nhek Nou (il fallait un homme pour ce poste, le féminisme a ses limites, même au pays du sourire). L’enfant pleura, supplia, menaça, mais rien n’y fit.

Il continua donc sa vie solitaire. En classe, les autres élèves, des filles, évitaient de lui parler, et, dans la rue, les garçons se connaissaient de l’école.

Son calvaire dura presque deux ans. Il prit fin un jour d’avril alors qu’il raccompagnait une camarade, Mlle Mech[10], une petite gamine souriante avec de grands yeux ronds et une bouche gourmande, un joli visage d’un ovale parfait et des cheveux raides qu’elle tentait de maîtriser avec des couettes. La première pluie de la saison des moussons les surprit sur le chemin du retour de l’école.

Il est impossible de décrire ce déchaînement des nuées. Soudain, vous êtes au milieu d’une cataracte. Pour ne pas mouiller vos vêtements, oubliez parapluies et imperméables, allez chercher refuge sous un abri ou faites comme les enfants qui courent tous nus sous les trombes d’eau, défiant les cieux et riant aux éclats, roi de l’univers l’espace d’une averse.

En quelques secondes, les deux petits furent trempés comme s’ils s’étaient baignés dans un torrent. Sous le regard émerveillé de Sihanouk, le corps de Mlle Mech apparut en transparence avec son ventre rebondi de fillette, ses minuscules turgescences au niveau de la poitrine. Sa robe de coton, collée à sa peau, ne cachait plus rien de sa personne. Sous l’orage, elle riait sans pudeur, se moquant de la confusion du prince. Elle en fut, cependant, flattée. Ce serait leur petit secret à eux et désormais, comme Brassens[11], ils guettèrent ensemble les cumulus et les nimbus. Et il y en avait en pays de moussons !

Sihanouk trouvait sa mère insupportable.

On lui avait expliqué, en long et en large, l’histoire de l’horoscope et comment elle avait fait, en l’abandonnant à son arrière-grand-mère Pat, un merveilleux geste d’amour. Il était encore trop jeune pour le comprendre et surtout l’apprécier. Mais là, trop, c’était trop. Non seulement elle ne s’était jamais occupée de lui, mais elle avait son mot à dire sur tout. Ses grands-parents faisaient attention à ses études, mais Kossamak leur menait la vie dure. Elle avait critiqué leur choix de l’école Sutharot et ils avaient dû céder. Ce fut François Beaudouin[12] et les adieux définitifs à Mlle Mech. Ce n’était pas assez bon pour lui ! Le lycée Sisowath alors ? Un an ! Il était resté un an dans ce fleuron de l’éducation cambodgienne. Maintenant, elle disait que ce n’était toujours pas suffisant, elle voulait l’envoyer à Chasseloup à Saïgon.

– À Saïgon, mère !

Il poussa un profond soupir.

– Mère, ici, je suis entouré d’amis, nous jouons au foot, au basket. On fait du théâtre.

– Voyez-vous, mon fils, seuls, ceux d’entre nous qui auront une bonne formation pourront se faire une place au soleil, dans l’administration. Pour cela, vous devez entrer dans le meilleur lycée secondaire français pour y travailler avec les enseignants les plus compétents. Et ce lycée, c’est le lycée Chasseloup Laubat à Saïgon.

Sihanouk ne voulait rien entendre. Il en avait assez qu’on lui dise qu’il n’avait pas le choix, qu’il lui fallait être malheureux, et le ton montait entre lui et sa mère. Tout à coup, Suramarit, son père, qui jusqu’ici s’était tu, lassé par les vociférations de son fils, conclut d’une voix calme :

– J’y ai fait mes études. Vous verrez, vous y serez bien. Saïgon est une ville surprenante et il règne à Chasseloup une atmosphère qui vous plaira. Cela suffit, la décision est prise.

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