XXIII

L’avion manœuvre pour se poser sur l’aéroport de Pochentong. Il n’y a qu’un vol tous les quinze jours en provenance de Pékin, aucune des capitales voisines, Bangkok, Vientiane, Hanoï ou Hô Chi Minh-Ville. Une preuve entre mille de l’isolement du pays. Du hublot, Gigi et Elsa Louaeg regardent la terre du Cambodge monter vers eux. Le premier n’y est jamais venu, mais en a longuement entendu parler, en a longuement parlé. Son cœur bat : ici, l’ultime révolution a eu lieu, se poursuit. Gigi, Jacques J., s’était découvert une fibre politique lors des événements de mai soixante-huit, il y avait donné son temps, la fougue de ses vingt ans et, quand tout a échoué, il lui est resté sa colère. Aussi a-t-il fondé, avec quelques amis bien décidés à sacrifier leur avenir cossu à LA cause, le parti communiste marxiste-léniniste des travailleurs français. Ils auraient mieux aimé le mot « ouvriers » plutôt que « travailleurs », mais c’étaient des intellectuels et s’inscrire en usine comme d’autres[8] l’avaient fait ne les avaient pas tentés. On est qui on est et on se bat à sa place. Écrivains, professeurs, universitaires, ils avaient créé des cercles de réflexion et leur jugement sur la classe ouvrière occidentale était plus que sévère : repue, quasi embourgeoisée. Il en était de même des pays de l’Est. Seule la Chine semblait encore vivante, voulait toujours changer le monde. L’espoir d’une révolution résidait dans les nations émergentes et ils avaient applaudi à la victoire des peuples de l’ex-Indochine sur l’ogre américain. C’est ainsi qu’Elsa et Gigi avaient fait ou plutôt refait connaissance, car la journaliste avait eu l’occasion d’interviewer le jeune gauchiste lors des manifestations de mai. Elle a revu avec plaisir le grand échalas avec sa barbe à la Castro, ses lunettes à la Trotsky, son allure un peu courbée à la Duduche. Tout en lui était un emprunt à d’autres personnages. Il fumait à la manière de Sartre, parlait comme si ses moindres mots avaient de l’importance, comme s’il dénonçait à chaque phrase un « scandale », tel Georges Marchais. Il lui a demandé de venir témoigner dans ses réunions sur le Cambodge.

– J’ai vu ce que j’ai vu, a-t-elle répondu, et je ne crois pas que ce je vais raconter vous fasse plaisir.

– Il faut dire la vérité. On ne vit pas dans un monde idéal, mais tant de gens noircissent les faits pour rendre odieuse l’idée même de révolution que la réalité nous semblera rose (et j’espère même rouge). Ce qui est essentiel pour bâtir une analyse solide, c’est d’avoir un socle ferme, de savoir. On ne construit rien de cohérent sur le mensonge, mais il faut avoir confiance dans le témoin. Vous êtes honnête. Parlez ! la Révolution ne craint pas la Vérité.

Elsa s’est laissée séduire par ce discours. Elle était désorientée par les derniers événements qu’elle avait traversés, elle aussi avait besoin de comprendre. Elle a accepté et, dans le petit cercle des militants, elle a découvert que Gigi était un vrai leader charismatique, qu’il donnait du sens à la vie et qu’il faisait l’amour comme personne. Elle avait vécu trois années de bonheur, se dévouant corps et âme pour son amant et pour la cause. Elle lui apportait son expertise, sa connaissance des pays qu’elle avait parcourus, il lui offrait en échange une analyse intelligente, palpitante, enthousiasmante du monde. Et puis, un jour, l’invitation est tombée. Une délégation de cinq personnes pour visiter le Kampuchéa démocratique, pour témoigner.

– Notre rôle est essentiel. Après avoir largué des bombes sur le Cambodge et le Viêt Nam, voilà que les Américains déversent leurs tombereaux de merde sur ces pays ! Boat-people ici, génocide là. On ne compte plus les spécialistes de l’URSS, de Lénine, de Staline, de Mao, ces petites mains chargées de faire partager avec les peuples les angoisses de la bourgeoisie, de dire à quel point le communisme est une abomination. Il est normal que les impérialistes dénigrent les révolutions qui ont ébranlé leur domination, mais, aujourd’hui, ces gens-là sont des criminels, car chaque écrit sur le Cambodge justifie une éventuelle invasion des troupes vietnamiennes.

Gigi se lève de son siège et se tourne vers ses amis, oubliant que l’avion est en train d’atterrir.

– Et ils sont sacrément efficaces. Regardez comme ils ont détourné les images du reportage de la télévision yougoslave !

L’hôtesse de l’air vient le rappeler à l’ordre, les remous de l’appareil aussi. Il se rassied et fixe la piste, défilant sous lui. Elsa en profite pour se serrer contre lui. Outre un petit groupe de Japonais, sans doute des membres du parti des travailleurs japonais, invités également pour témoigner, il n’y a que des coopérants chinois. Pas un Cambodgien.

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