XIX

Son intelligence reptilienne ne lui permettait pas de comprendre ce qu’il avait pu faire pour se retrouver dans une telle situation. Sans doute avait-il profité d’une journée de forts orages pour s’éloigner du fleuve et arriver ainsi au milieu des terres ? Nous étions début mars, la saison sèche n’était pas finie et, si pluie il y avait eu, le soleil avait bu toute l’eau. Le crocodile avait un temps apprécié la caresse de ce dernier sur son énorme corps couvert d’écailles, puis c’était vite devenu intenable. Maintenant, il n’avait plus qu’une idée, retrouver la fraîcheur. Il ne se sentait pas non plus en sécurité sur la terre, il s’y traînait péniblement, lui qui était le maître du fleuve. Mais où était donc ce maudit cours d’eau ? Il a décidé de se déplacer en essayant de se cacher dans les hautes herbes. Son corps semblait peser des tonnes et il était obligé de se concentrer pour lever ses pattes. Le bruit qu’il faisait le terrifiait. Comment être discret quand on est un crocodile et que l’on a cette taille ? Il est tombé nez à nez sur une créature à deux jambes cuivrées et a compris qu’il ne serait jamais assez rapide pour les happer dans ses énormes mâchoires. Il s’est contenté de bâiller, d’ouvrir une gueule monstrueuse, de montrer ses dents acérées comme des faux, la femme a fui en hurlant. Elle allait rameuter du monde, il allait être pris en chasse. À son tour, il s’en est allé dans l’autre sens. Mais où donc était cette rivière ? L’animal s’est arrêté net, il avait entendu un bruit, léger, lointain, un grondement très atténué. Le Mékong ! Il s’est rué aussi vite qu’il avait pu dans cette direction, espérant ne plus jamais avoir affaire à la race humaine. Quand il a atteint le fleuve, quand il a été sûr d’être sauf, juste avant de pénétrer dans les flots bouillonnants et troubles, de joie, il a frappé de sa queue gigantesque le sol qui en a tremblé.

L’incident relaté, démultiplié, avait pris une ampleur préoccupante, comme un thermomètre mesurant la fièvre qui s’était emparée du pays. Selon les légendes, un crocodile blanc avait participé à la naissance du Cambodge en provoquant l’inversion du courant du Tonlé Sap, régulant ainsi l’eau et fertilisant la terre. Ses apparitions ont toujours été des présages heureux. D’après de nombreux témoignages, le reptile avait bien la couleur irisée de l’opale et on l’avait vu, cette quinzaine-là, un peu partout dans Phnom Penh.

– Cette manifestation sera puissante. Il y aura des dizaines de milliers de personnes. On ne peut pas échouer, le monde entier découvrira la colère de notre peuple !

L’enthousiasme, les certitudes de Lon Nol ne tenaient pas tant à la mobilisation de la population qui était réelle qu’à l’apparition du crocodile qui le confortait dans toutes ses actions. Le 8 mars, les premiers cortèges, aux cris de « Le Cambodge n’est pas une terre vietnamienne », ont défilé dans les provinces frontalières.

Il fallait prolonger, amplifier la protestation. Ce serait le 11 mars.

Des dizaines de milliers de personnes ont marché ce jour-là sur l’ambassade du gouvernement révolutionnaire provisoire du Sud-Vietnam. On avait libéré les fonctionnaires, réservé des cars ; ni les lycéens ni les étudiants n’avaient cours. La foule était compacte. Le ton avait changé, les slogans étaient plus haineux, il n’y avait plus de référence aux bombardements américains. On voulait le départ des vietcongs, un point, c’est tout ! Au début, le défilé était digne, la police qui maintenait l’ordre encourageait les manifestants. Tout se passait bien, tout était sous contrôle jusqu’à l’arrivée devant l’ambassade du gouvernement révolutionnaire du Sud-Vietnam (les représentants du Viêt Cong). Là, le drapeau, l’étoile jaune sur bandes rouge et bleu, a agi sur la foule comme la muleta sur un taureau. Ce tissu qui claquait au vent, c’était le symbole de l’occupation de leur territoire.

Dès lors, il a été impossible de contenir les gens et les policiers se sont bien gardés de risquer leur vie en le faisant. De jeunes hommes ont escaladé les grilles, ailleurs d’autres les ont descellées, certains se sont même attaqués aux murs de l’enceinte. L’obstacle passé, ils se sont rués dans les jardins. La porte d’entrée a tenu bon, mais pas les huisseries qui ont été arrachées. Avec des barres de fer, on brisait les meubles. Difficile de dire si des gens pillaient les biens tant d’autres s’employaient à tout détruire, à tout réduire en miettes. Dans le jardin, on a allumé un feu et, depuis les fenêtres, on y a jeté les documents trouvés. Dans le bâtiment, l’air devenait irrespirable, car il y en avait toujours qui affluaient. Heureusement, quelqu’un a hurlé « Allons à l’ambassade du Nord-Vietnam » et le flot s’est tari.

Sirik Matak a soudain réalisé que la cible suivante serait la délégation chinoise. Il ne fallait en aucun cas que la manifestation mette à mal ceux sur qui on comptait pour régler le problème. Mais comment arrêter un tel mouvement, une telle colère ? Tous connaissaient le soutien que les Vietnamiens recevaient de la Chine, Sihanouk lui-même l’avait dénoncé. Comment éviter le pire ? L’émeute échappait à tout contrôle ! Heureusement, quand l’ambassade du Nord-Vietnam fut à son tour saccagée, autour des brasiers allumés pour brûler meubles et documents, quelqu’un lança l’idée que tous les Vietnamiens au Cambodge étaient des agents vietminhs et la foule, oubliant la Chine, se porta en hurlant vers le village vietnamien de Russey Keo. Dans les jours qui suivirent, deux églises catholiques[10] furent pillées ainsi que des magasins et des habitations.

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