XX

En mars, l’escapade cambodgienne touchait à sa fin. Hou Yuon, Sihanouk et Monique étaient assis à une table, dans le jardin, au milieu des orchidées. Ils buvaient de l’eau de coco à l’aide d’une paille à même le fruit. Ils étaient en bras de chemise et la discussion était cordiale à défaut d’être franche. Sihanouk se rendait compte que le piège s’était refermé sur lui. La chute de Phnom Penh n’avait pas eu lieu et les négociations dont les Khmers rouges ne voulaient pas en entendre parler l’attendaient toujours à Pékin. Pour les éviter, il était si simple de l’exécuter (Monique subirait certainement le même sort) et d’en accuser Lon Nol. L’autre imbécile entérinerait avec fierté sa responsabilité et la population rejetterait toute paix avec les républicains. L’idée avait d’ailleurs été débattue en ces termes au bureau du parti et Hou Yuon était là parce qu’il croyait possible de circonvenir le chef de l’État et qu’il avait réussi à en persuader ses camarades.

– Sihanouk est un homme intelligent et ouvert, il comprendra l’importance de ce que l’on construit dans la zone libre, son irréversibilité qui exclut tout gouvernement d’union nationale.

Un jeu de dupe s’est mis en place. Hou Yuon devait convaincre le Prince de rejeter le plan américain et, pour survivre, celui-ci devait le convaincre qu’il l’avait convaincu.

– Notre programme politique peut se résumer en quatre mots : neutralité, justice sociale, égalité et fraternité. Nous ne sommes pas loin des idées du Sangkum ! Notre premier souci est la non-ingérence des autres peuples.

Sihanouk approuvait avec enthousiasme. Trop, c’était visiblement factice. Sans se démonter, Hou Yuon a poursuivi :

– Les putschistes de Phnom Penh se sont rendus coupables de crimes innommables contre nos citoyens. Ils se sont maintenus au pouvoir grâce aux forces armées américaines, saïgonnaises. Pas de coalition ou de compromis possible entre eux et nous.

La colère grondait dans sa voix au souvenir des victimes innombrables.

– Il y a les hommes bien sûr. Des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers qui ont vu leur maigre bien détruit. Il y a les exactions des troupes de Saïgon. Et nos républicains qui approuvent ! C’est insupportable.

Un silence. Samdech Euv a imaginé les visages de son peuple, son petit peuple, ses sourires, ses rides, sa saleté. Il fallait maintenant les visualiser en pleurs, en rage. La colère devait gronder en lui. Et se voir !

– Mais il y a pire !

Hou Yuon a fait défiler des photos. C’était un fils de paysans. Certes ses parents étaient aisés, mais c’étaient des agriculteurs et leurs gènes hurlaient en lui.

– Dix mille buffles ont été massacrés, autant volés. Uniquement pour nous affamer.

Hou Yuon aurait voulu que Sihanouk vienne, découvre une ferme déchiquetée par la guerre, une guerre menée par l’artillerie de Saïgon ou les avions américains, une guerre sans risque, contre des civils, contre les animaux vivants à leur côté.

– À coup de bombes, pour nous ruiner, ils détruisent les plantations d’hévéa, la glaise rouge est retournée, les sous-bois pulvérisés. À la première pluie, et nous sommes sous les tropiques, le sol est lessivé, la terre désormais aride. Je vous emmènerai voir ce désastre.

Il a posé alors devant Sihanouk, de gros cailloux pourpres.

– Ailleurs, où il était composé de couches d’alluvions, il a cuit sous l’effet du napalm comme dans un four, devenant dur comme de la céramique.

Sihanouk saisit une pierre rouge comme le sang. Il pleurait.

Quand il a découvert ce crime, ce crime, non pas contre un homme, non pas contre une nation, mais contre la terre, contre sa terre, Sihanouk a hurlé de douleur. Le mot « four » lui a rappelé Auschwitz et les camps de la mort. Nul besoin de l’assassiner, Pol Pot avait de nouveau un allié.

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