XX

Sihanouk, à Pékin, pestait. Il aurait voulu une guerre propre, avec uniquement des objectifs militaires. On ne tire pas sur la population, on n’affame pas les citadins. Pourtant il faisait son job et défendait chaque décision prise sur le terrain. Il tournait en dérision le stratège qu’était Lon Nol. Chacune de ses initiatives avait été brisée, des milliers de soldats avaient payé de leur vie ses fiascos, la république khmère se limitait à quelques grandes villes dont le maréchal et ses alliés les Américains, étaient incapables de rompre l’encerclement. Le ravitaillement se faisait par voies aériennes. C’était très insuffisant et il y avait une réelle famine, mais, dans ses déclarations, le Prince affirmait, pour soulager sa conscience, que, de temps en temps, le FUNK levait le siège. « Vous comprenez, on ne peut laisser mourir de faim quatre millions de Cambodgiens ! » Aucun journaliste ne contestait ses dires.

Ieng Sary était consterné devant tant d’absurdités, Pol Pot s’en amusait.

L’offensive vietnamienne a été un échec et Giap a été remplacé par Văn Tiến Dũng à la tête de l’armée. Cela contrastait avec le triomphe de la guérilla cambodgienne.

Plus fort que Giap !

Pol Pot n’en espérait pas tant, mais c’était une réalité !

L’opération au Viêt Nam avait, cependant, eu l’effet voulu : accélérer le processus de paix. Les troupes de Saïgon avaient réussi, seules, à repousser l’ennemie, cela validait le plan de Nixon. On a passé sous silence l’énorme contribution de l’aviation américaine. L’accord de Paris prévoyait le retrait de toutes les forces étrangères des territoires, c’est-à-dire américaines, et l’échange de prisonniers.

– Mais enfin, camarades ! Pourquoi donc ne voulez-vous pas signer ces accords ?

Le responsable vietnamien, Pham Hung, était furieux. Comme à Genève, à cause de la position des Khmers, les négociations pouvaient échouer. Les vietminhs n’en pouvaient plus de cette guerre interminable, les Américains plus qu’eux et c’était pour cela que les uns allaient la gagner, les autres la perdre.

– Les accords prévoient le départ des troupes étrangères pour laisser chaque nation décider de son sort et la remise dans chaque camp des prisonniers. Cela veut dire plus un GI en Indochine contre la restitution des hommes que nous détenons ! Les Américains quittent le Viêt Nam, car ce n’est pas leur pays. Nous ne retirerons pas nos soldats, vous non plus. Quelques mois de paix pour permettre à Nixon de ne pas être humilié et la guerre reprendra. Au Cambodge, vous contre Lon Nol, un face-à-face ! C’est bien ce que vous vouliez ! Un combat à la loyale, sans l’aviation américaine comme arbitre.

Les négociateurs cambodgiens se sont contentés de hocher la tête en souriant pour montrer qu’ils s’attendaient aux arguments spécieux du Yuon. La voix posée de Pol Pot a alors tranché sur celle énervée du Vietnamien :

– Camarade, nous n’avons pas de prisonnier, le gouvernement de Phnom Penh n’en fait pas, nous non plus. Nous n’avons donc rien à « échanger ». En réalité, eux et nous n’avons rien à nous dire non plus. Stratégiquement, nous sommes en train d’asphyxier Phnom Penh, une trêve serait une remise en cause de mois de combat.

Pham Hung a fait la grimace, les discussions ne menaient à rien, les Khmers rouges étaient pleins de morgue, leurs généraux se vantaient d’avoir fait reculer Lon Nol et les troupes de Saïgon malgré l’aviation américaine. À quoi bon perdre son temps ? Il leur a annoncé :

– La signature est imminente. Les Américains n’attendront pas, le Viêt Nam non plus. Nous ne pouvons refuser des accords aussi avantageux. 

Il restait un espoir : Sihanouk. Après tout, celui-ci était censé être le chef de la résistance, c’était à lui que revenait le dernier mot. Il avait la possibilité de reprendre la main et de dessiner le futur Cambodge.

On avait signé les accords de Paris, première étape vers la paix au Viêt Nam, et les Américains avaient cessé leurs bombardements.

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