IX

Bien que l’on n’ait rien connu de semblable au Cambodge, la population française était si traumatisée par les émeutes au Viêt Nam, qu’elle restait confinée dans son quartier-prison créé par les Japonais. Les Khmers en étaient désolés. Dans leur grande majorité, ils étaient francophiles. Leur position était simple, ferme et digne : le Trône et le Gouvernement acceptaient de renouer, avec la France, des relations amicales d’ordre politique, économique et culturel, ils étaient prêts à négocier sur tout, mais comme un pays souverain. Chaque mot avait fait l’objet d’un arbitrage entre Sihanouk et le Conseil des ministres et, à l’intérieur de ce dernier, entre thanhistes et sihanoukistes, car derrière la façade unitaire, une partie plus subtile avait débuté. La stratégie de Son Ngoc Thanh, alors Premier ministre, était de montrer l’union de tous les Cambodgiens autour de l’idée d’indépendance afin de rendre ce statut irréversible. Il avait organisé une manifestation massive au Wat Phnom[4] le 13 septembre, les dignitaires et hauts fonctionnaires y prêtèrent serment de défendre la souveraineté du pays jusqu’à la mort.

Depuis la proclamation de l’indépendance, Sihanouk avait radicalement changé. Jusque-là, il n’avait aucun pouvoir et méprisait la politique et même sa condition de roi. Il se vivait comme un comédien jouant une pièce que d’autres avaient écrite, une marionnette à qui d’autres donnaient un souffle de vie. Certes, un bon comédien ! Il n’était pas trop mécontent de son jeu d’acteur. Avec les Japonais, il avait pris des décisions qui avaient été suivies, alors, il avait pris goût à la gestion des affaires publiques. L’horoscope fait à sa naissance disait qu’il aurait beaucoup d’ennemis – il en faisait en riant la liste : les Français, les Japonais, les Thaïlandais, les Vietnamiens, les combattants vietminhs, les nationalistes khmers, etc. – mais il était assez confiant, prédiction oblige. Encore qu’il soit, selon un autre astrologue, dans une période sombre dont il ne sortirait peut-être pas vivant !

Le coup d’État de Son Ngoc Thanh, beaucoup moins dramatique que craint, avait renforcé son idée qu’il était placé sous une bonne étoile et lui avait montré la nécessité de s’entourer de consultants sûrs. Dans un des multiples salons du palais, assis autour d’une petite table, les proches du monarque se réunissaient. Ils les avaient d’abord choisis dans sa famille, ses parents Suramarit et Kossamak, ses oncles Monireth et Monipong, mais il y avait également quelques ministres, Penn Nouth, Nhiek Tioulong et Lon Nol avec qui il avait sympathisé, les appréciant pour leurs compétences.

Monireth était sa pièce maîtresse. Malgré sa mise en résidence surveillée, il avait montré une fidélité sans faille à son neveu. C’était important, car il avait l’oreille des gaullistes, n’ayant pas eu celle de Decoux, et, surtout, ayant largement prouvé son attachement à la France en 1940.

Kossamak était de bon conseil, mais il fallait se méfier d’elle : elle confondait souvent ses intérêts, ceux de son fils et ceux du pays. Suramarit et Monivong étaient plus effacés, ils avaient moins d’idées, mais réagissaient avec beaucoup de pertinence à celles des autres.

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