IX

Hubert n’avait, lui, aucun moyen de savoir ce qui se passait dans le monde. Fin juin, la Kampétaï n’avait rien trouvé contre lui, aussi il l’avait « libéré » de ses geôles, mais sans doute à cause d’erreurs administratives, il s’était retrouvé à partager désormais le sort des fonctionnaires de la résidence supérieure et des militaires français. On lui annonça son transfert au camp de Paksong, sans avoir pu prévenir Jeanne de sa situation. Ils étaient une centaine à s’ébranler sous la garde de soldats nippons en direction du port. Beaucoup étaient fortement marqués par leur captivité et devaient faire de gros efforts pour se déplacer. Heureusement, les quais n’étaient pas bien loin et ils embarquèrent assez rapidement. On suivit le Mékong jusqu’à Kratié. Deux longues journées sans rien faire. Le paysage apaisant défilait avec la lenteur majestueuse et mystérieuse des grands fleuves dans un air chaud et doux. Arrivés à Kratié, retour en cellule, un seul robinet pour tous. Une semaine d’attente, puis ils remontèrent de nouveau le Mékong vers Paksé, au Laos. Là une nouvelle captivité commença dans une ancienne caserne.

Les conditions étaient terribles. À la nourriture très insuffisante, à l’eau polluée, il fallait désormais rajouter un travail harassant pour charger et décharger les chaloupes qui circulaient sur le Mékong. Les soldats hurlaient sans arrêt et frappaient ceux qui ne s’activaient pas assez, on était vite accusé de trahison et le châtiment était des coups ou la mort. Il y avait un lieu qui servait d’hôpital pour les malheureux atteints par la dysenterie, mais qui, en réalité, était une antichambre de la morgue. On brûlait les corps pour éviter les épidémies. Hubert voyait ses forces décliner à grande vitesse. Ce n’était pas forcément les mieux bâtis qui survivraient !

L’enfer existait au Laos, mais ce n’était pas à Paksé !

Un beau matin, vers 5 heures, on les rassembla pour prendre vers l’est la direction de Paksong, un petit village laotien, sur le plateau de Bolovens, à 1 400 mètres d’altitude. 49 kilomètres de montée en deux jours pour atteindre un camp, en pleine forêt, invisible aux avions. Dix paillotes, soixante déportés par case, à savoir une habitation basse en bambou, sans fenêtre, avec – c’est la saison des pluies – une humidité telle que l’on se croirait dans un hammam. On construisait une route sous la chaleur. Huit heures de travail quotidien, réveil à 7 h, appel le soir à 20 h 30. Il fallait casser des cailloux, porter des plots de bois, tirer des troncs d’arbres et les gardes ne ménageaient pas leurs esclaves, n’hésitant pas à frapper ceux qui montraient de la mauvaise volonté, ce qui pouvait aussi bien signifier se cacher pour dormir qu’un simple battement des paupières.

Mais même en ce lieu de désespérance, radio bambou fonctionnait. Le bruit courut au milieu des captifs qu’une bombe américaine, une seule, avait fait plus de 50 000 morts. Il n’y avait qu’à croiser le regard des soldats de l’Empire pour savoir que c’était vrai. Hiroshima[1], le nom de la petite bourgade japonaise brillait dans le cœur des malheureux prisonniers du camp de Paksong comme une flamme dans la nuit, comme une aube qui déchire les ténèbres, les neuf lettres permettaient désormais de tenir et d’attendre la fin. C’était plus qu’un espoir, c’était devenu un talisman, on le répétait toute la journée pour se donner de la force au travail et le soir avant de dormir pour être sûr de se lever le lendemain. Il suffisait de le hurler dans sa tête et les coups faisaient moins mal. Parfois, comme s’ils avaient entendu leur rugissement silencieux, leurs gardes arrêtaient de frapper et baissaient les yeux.

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