IV

Georges Féray qui dirigeait le journal La Vérité à Phnom Penh apprit au petit matin la nouvelle de l’attaque japonaise. Il regarda sur une carte. Langson était un verrou sur la frontière chinoise, la France y avait en 1885 lors de la colonisation de l’Indochine subi un revers terrible. C’était une petite ville, un gros village exotique avec de la végétation, des maisons étroites et longues au milieu de bambous. Une route serpentait vers la Chine, quelques fortins dans son paysage assuraient sa protection contre les incursions des pirates venus… de la mer. La cité était impossible à défendre face à une armée endurcie.

La une fut vite prête, « Les Japonais envahissent l’Indochine » sur toute la page.

Il détestait la guerre, mais il fallait reconnaître que cela rendait son métier passionnant. Il envoya son journal pour accord à la censure. Dans une heure, les gens se réveilleraient et apprendraient par lui le danger qu’ils couraient désormais. Il se demanda si la France avait vraiment les moyens de faire face aux Japonais qui se battaient depuis si longtemps, qui étaient des soldats redoutables. Il se posait des questions sur les Britanniques. Leur viendraient-ils en aide ? Journaliste, au cœur du conflit, il ne croyait guère à l’intervention américaine.

La feuille revint, barrée avec un mot : « Sommes alliés, le Japon ne peut nous envahir, ce n’est qu’un incident frontalier ».

Vingt-cinq mille hommes, un incident !

Georges regarda, abasourdi, le document. Le journal était sous presse, il n’eut ni le courage, ni le temps, ni le désir de refaire son travail. Il s’agissait vraiment d’un acte de guerre et le Japon nous envahissait, mais les pétainistes n’avaient même pas le cran de le reconnaître ! La Vérité fut distribué avec une une vierge barrée par le mot CENSURÉ[14].

Les soldats avaient eux aussi reçu l’injonction de « se censurer », il fallait se défendre sans jamais attaquer, laisser l’ennemi manœuvrer tant que votre vie n’était pas en danger.

Un avion français eut la possibilité de stopper le train emmenant une partie des troupes nipponnes, on lui ordonna de n’en rien faire. Les navires japonais déposèrent sans heurt leurs hommes à quelques kilomètres d’Haiphong, ils auraient pu le faire dans le port même ! Les envahisseurs procédaient méthodiquement, l’aérodrome de Langson fut bombardé par cinq vagues successives, détruisant au sol tous les appareils français, hormis les meilleurs que l’on avait prudemment rapatriés sur des terrains plus éloignés de la frontière. L’artillerie suivait la progression des troupes, une artillerie particulièrement efficace.

Langson tomba le 25, Haiphong était sous la menace quand l’empereur confirma le bien-fondé des demandes françaises ; le pays présentait ses excuses pour ce qui resterait les « incidents de Langson » et libérait tous les prisonniers. Le lendemain, le pacte tripartite créant l’Axe, confortait les concessions faites.

Les combats n’avaient servi à rien côté japonais, seuls demeureraient l’humiliation, huit cents morts et la destruction d’une partie de son armement, côté français.

L’incident était clos, la vie pouvait reprendre et les colons continuer, derrière leur cognac-perrier ou leur pastis, à deviser sur le bien-fondé de l’amitié franco-japonaise.


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