IV

Ce soir-là, l’amiral Decoux profitait de la fraîcheur et de la présence distrayante de Sihanouk pour se soulager de l’énorme pression des derniers jours, lorsqu’on lui annonça que des forces japonaises avaient franchi la frontière et avaient attaqué par surprise les postes de Dong Dang et de Chima. Elles se dirigeaient, maintenant, vers Langson.

Il regagna immédiatement son quartier général, laissant là, sa femme et son invité.

– Appelez-moi le général Nishihara ! C’est lui qui a signé notre accord, il faut qu’il nous explique ce qui se passe. D’autre part, pouvez-vous entrer en contact avec Langson ? Qui commande la garnison sur place ?

Les ordres fusaient, ses subordonnés couraient en tous sens.

– Renforcer la défense de Langson.

– On doit dès que possible faire des sorties de reconnaissance au-dessus des lignes ennemies.

– Pour l’instant, la consigne est de ne tirer que pour riposter. Ne donnons pas aux militaires japonais l’occasion de nous accuser d’être responsables du conflit comme ils l’ont fait en Chine à deux reprises.

On poussa un téléphone devant Decoux.

– Général Nishihara ? Ici l’amiral Decoux. Désolé de vous réveiller, mais nous avons un gros problème. Votre ultimatum tombait aujourd’hui, mais nous avons obtenu un accord. Or il semble que certaines de vos troupes n’en ont pas eu connaissance.

– …

– Bien sûr, mon général, mais il faut faire vite sinon nous risquons d’avoir des dérapages. Je ne peux pas contenir mes soldats tandis que les vôtres avancent.

– …

– Oui, faites de votre mieux. J’attends votre appel.

L’amiral Decoux raccrocha son téléphone.

– Le général Nishihara va tenter de savoir ce qui se passe et s’il peut arrêter les mouvements de l’armée japonaise. Il nous recontactera.

Soudain, ce fut le calme et le temps se mit à ralentir. On attendait des nouvelles de Langson, on attendait des nouvelles de la mission japonaise, on attendait des nouvelles de Tokyo où l’on avait réveillé l’ambassadeur, on attendait des instructions de Paris, mais les communications étaient aléatoires. On attendait des nouvelles, peu importait leur provenance.

Nishihara rappela. Il s’agissait des forces de la cinquième division du général Nakamura, vingt-cinq mille hommes, ils souhaitaient passer la frontière conformément à l’accord signé en début d’après-midi. L’amiral Decoux fit remarquer qu’il y avait eu acte de guerre et que des postes avaient été attaqués.

–…

– Nos soldats se sont opposés à l’arrivée des troupes, car aucune demande n’a été faite !

–…

– Bien. Vous me tenez au courant ?

–…

Decoux raccrocha et informa son entourage que le général Nishihara allait recontacter son homologue Nakamura pour lui expliquer la situation : ses bataillons doivent attendre notre feu vert pour entrer plus avant en Indochine.

– Il nous rappellera dans une ou deux heures.

Une ou deux minutes se passèrent avant qu’il ne rajoute, énervé :

– Ils nous prennent pour des imbéciles !

On les menait en bateau, mais que faire ? Decoux connaissait les différences de point de vue qui existaient entre les officiers sur le terrain, très bellicistes, et le haut commandement, plus politique. Les uns pensaient qu’ils pouvaient vaincre facilement l’armée française, les autres n’en voyaient pas l’utilité, puisque, bientôt, par un jeu d’alliance, l’Indochine serait à eux. Le plus sûr était d’insister pour que l’ambassadeur de France à Tokyo intervienne auprès de l’empereur. En attendant, garder ses nerfs et éviter toute provocation. Tout en défendant le pays !

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