VI

Le 8 décembre, la 25e armée du lieutenant-général Tomoyuki Yamashima débarquait dans la péninsule malaise, alors qu’on s’attendait à les voir en Birmanie pour couper la route du ravitaillement de la Chine. Une heure après, soit le 7 décembre à 7 h 53, une première vague de 183 avions japonais larguait leurs premiers obus sur la base américaine de Pearl Harbor, deux autres suivirent. La guerre du Pacifique débutait sur un paradoxe temporel où des événements simultanés eurent lieu à un jour d’intervalle[5] ! Le même jour, le 8 décembre cette fois-ci, 27 bombardiers japonais réussirent une attaque-surprise contre l’aéroport de Clark Field, clouant la plupart des superforteresses américaines sur le sol, tandis que des troupes débarquaient sur l’île de Bataan.

L’invasion des Philippines commençait. Les Occidentaux étaient incapables de résister. Le désastre de Pearl Harbor fut colossal : plus de deux mille morts et autant de blessés, huit cuirassés et deux cents avions hors de combat.

En Malaisie, les forces britanniques refluèrent vers Singapour, le Gibraltar de l’Asie, la perle de l’Orient, qui tomba le 14 février. La fière Albion gisait dans ce port avec ses épaves de puissants paquebots, ses redoutables torpilleurs en flamme, son aviation écrasée au sol ou détruite dans les airs, ses rues commerçantes dévastées. Cent trente mille soldats prisonniers rejoignirent les camps de la jungle pour y mourir à petit feu. Sumatra et l’île de Java se rendirent le 12 mars, les Néerlandais virent la chute de Bornéo et ses champs de pétrole en avril. La porte vers l’Australie était ouverte.

Aux Philippines, les Américains subirent le même sort, Manille capitula le 2 janvier, le général Douglas Mac Arthur décida de ne défendre que Bataan et Corregidor. La première tomba le 9 avril, la seconde le 8 mai, après des semaines de combats acharnés. La Birmanie ne fut pas épargnée, l’objectif était la prise de Rangoun, capitale et principal port par lequel transitait l’aide pour la Chine. L’invasion commença en janvier et la ville fut perdue le 7 mars. De là, les troupes impériales remontèrent vers le nord pour conquérir tout le pays, l’armée de Tchang Kaï-Chek était désormais totalement isolée.

En six mois, les Japonais s’étaient emparés de territoires immenses, avaient acquis tant de richesses, tant de ressources minières, pétrolières, alimentaires qu’ils faisaient dès lors, théoriquement, jeu égal avec les Américains, Britanniques et Néerlandais réunis.

Un homme, pourtant, savait qu’il s’agissait d’un colosse aux pieds d’argile. C’était l’amiral Isoroku Yamamoto, celui-là même qui avait commandé l’attaque de Pearl Harbor et qui dirigeait l’ensemble de la flotte engagée dans le Pacifique. Son plan avait mis en évidence l’importance des avions et donc des porte-avions lors d’une bataille. Or, l’assaut du 7 décembre n’en avait détruit aucun, ils étaient en haute mer ; ses subordonnées, inconscients du rôle de ces navires, n’avaient fait aucun effort pour les retrouver et les anéantir. De plus, les vols de reconnaissance après l’attaque avaient montré que les infrastructures maritimes (réservoirs de carburant et installations portuaires) de la base américaine n’avaient pas été endommagées. On avait du chiffre, de la quantité, pas de la qualité. Connaissant les formidables possibilités industrielles des États-Unis, il murmura :

–  J’ai peur que nous ayons réveillé un géant endormi.

Puis il ajouta, fataliste :

– Je peux caracoler pendant six mois, après, je n’ai plus d’espoir.

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