III

Catroux fit le tour de ses troupes et sa conclusion fut sans appel. Il aurait mieux valu envoyer cinq divisions en renfort qu’un cinq étoiles : il disposait au maximum de quatre-vingt-dix mille hommes mobilisés ou mobilisables, en grande partie des tirailleurs indigènes. Quant à l’équipement, à quelques avions et bâtiments de haute mer près, il était obsolète.

Pour tenir tête aux Japonais qui commençaient à montrer leur mauvaise humeur sur l’aide apportée à la Chine, le général avait deux jokers : les Américains – c’était leurs produits qui transitaient par Haiphong – et les Anglais – des alliés, dont la présence militaire était beaucoup plus imposante que celle de la France.

Une première alerte eut lieu en janvier 1940, les troupes japonaises avaient tenté de couper les deux voies qui ravitaillaient Tchang Kaï-chek et elles avaient essuyé un cinglant échec dont elles rejetaient la faute sur un soutien indochinois. Une violente campagne anti-française avait été organisée, demandant l’installation d’une commission de contrôle nipponne sur les marchandises à destination de la Chine. C’était une grave entorse à la souveraineté française. On avait fini par trouver un accord, Tokyo se contentant d’un simple renforcement de la surveillance à la frontière.

En juin, l’effondrement des armées françaises et britanniques permit aux Japonais de revenir à la charge. Le 19, ils sommèrent Catroux de fermer la frontière sino-indochinoise aux transports de carburant et de certains matériels et d’accepter une supervision de tout commerce avec la Chine par leurs agents.

Bordeaux[6] lui demanda d’être ferme :

« Les agissements étrangers en territoire français ne sont pas admissibles. Mais il n’y aurait que des avantages à ce que les Japonais exercent ce contrôle du côté chinois. »

Catroux essaya d’obtenir, en cas d’attaque, le soutien militaire des Américains, la réponse tomba, cinglante.

« Le gouvernement des États-Unis ne croit pas pouvoir entrer en conflit avec le Japon. Par suite, il laisserait faire si cette puissance agresse l’Indochine. »

Restaient les Anglais, mais pouvait-on encore compter sur eux après l’armistice signé en juin ?

Catroux envoya le câblogramme suivant à Bordeaux :

« Au cas où la France conclurait une paix séparée, il importerait pour la sauvegarde du territoire et des intérêts de l’Indochine que la coopération franco-britannique dans le Pacifique soit maintenue ».

Catroux envisagea le pire, la rupture de Bordeaux avec Londres. Il ajouta :

« Quant à ma politique avec l’Angleterre, je ne sollicite pas qu’elle soit approuvée. Il me suffirait qu’elle soit ignorée […] J’estime que dans la situation actuelle, le gouvernement doit me laisser libre de juger et d’agir. Il lui sera loisible à l’avenir de me désavouer. »

Il se tourna vers les Anglais qui lui conseillèrent la prudence. Toutes leurs ressources étaient engagées sur le terrain européen, mieux valaient accéder aux demandes japonaises tant que celles-ci se bornaient au conflit avec la Chine.

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