I

Kossamak, dont la mère était morte dix ans auparavant, se tourna vers sa grand-mère maternelle qui l’avait élevée. Elle se nommait Chau Khun Samphat, mais tout le monde l’appelait madame Pat. C’était la troisième génération dont elle s’occupait. Bien qu’en excellente santé et encore pleine de vie, elle avait soixante-treize ans et prendre encore une fois un enfant en charge pesa sur son quotidien. Elle préparait déjà son existence future et aurait voulu passer plus de temps en méditation, moins à réprimander l’agitation d’un garnement. Elle sut néanmoins prendre soin du garçon, lui apporter ce qu’il fallait de chaleur humaine dont tout être a besoin pour croître et envisager un avenir.

Pourtant fille de la sœur aînée de Norodom et de Sisowath, elle était considérée comme une roturière, car son père était un simple lettré, et elle habitait une maison avec un minuscule jardin à l’écart de la cour. Cela faisait l’affaire de Kossamak qui ne devait pas se mêler de l’éducation de son fils.

Dans sa petite enfance, Sihanouk ne connut donc ni les fastes du palais royal, ni son immense parc, ni la tendresse d’une mère, ni l’autorité d’un père (encore que, en ce qui concerne Suramarit et Kossamak, ce soit plutôt le contraire), il vécut replié sur lui-même, sortant peu et le plus souvent pour accompagner son arrière-grand-mère au temple. Rêveur, un rien capricieux, coléreux, triste sans raison, il grandissait néanmoins.

Il ne se plaignit pas. Il n’était pas malheureux, il aurait simplement pu être plus heureux, mais il ne pouvait pas le savoir. Quelques lignes tracées sur le dessin d’une sphère avaient détruit ce possible, voilà tout. Ainsi avait-on, sans le consulter, sacrifié ses tendres années à un hypothétique destin prestigieux.

On a si peu de souvenirs de sa petite enfance !

Sihanouk se disait parfois qu’il était apparu sur terre à l’âge de sept ans, par une belle journée de juillet, celle du couronnement de son grand-père.

L’intronisation de Sisowath Monivong obligea la famille à se réunir. Son oncle maternel, Sisowath Monireth, vint le chercher pour qu’il puisse assister aux cérémonies, Suramarit et Kossamak, ses parents, étant trop sollicités par les préparatifs de l’événement. C’était un grand gaillard de dix-huit ans, aux traits fins et doux, des cheveux noirs en brosse, une peau cuivrée, le regard intelligent et droit, un rien triste. Un beau jeune homme mélancolique que les femmes devaient adorer. Triste ? Mélancolique ? C’était cela qui surprenait. Il avait tout pour être heureux, son physique, ses excellents résultats scolaires, sa richesse, son avenir tout tracé. Pourtant, il semblait se réfugier dans une douleur d’être, dans une éternelle insatisfaction. Non sans raison ! Son destin, lui aussi, avait été décidé à sa naissance. Il était le fils aîné du roi Monivong et il porterait un jour la couronne. Ses futures responsabilités avaient pesé toute son enfance sur ses frêles épaules.

Sihanouk se sentit immédiatement en confiance entre ses mains. Sa gentillesse le rassurait et il en avait bien besoin, car c’était la première fois qu’il quittait son arrière-grand-mère, qu’il s’éloignait de son quartier, qu’il laissait son petit monde, sa vie simple et un peu sévère. Il allait se retrouver, sans préliminaires, au milieu des richesses et de l’effervescence du palais.

Il ne lâchait pas son oncle et, ensemble, ils remontèrent les rues et ruelles de Phnom Penh. Il était étonné et quelque peu apeuré par la foule qui s’agitait, les cris des marchands ambulants et des clients qui s’interpellaient, le chatoiement des femmes, la joyeuse folie qui semblait saisir la ville.

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