XVIII

Aucun communiste ne s’était intéressé aux manifestations qui avaient eu lieu à Siem Réap durant tout l’hiver, les raisons de la mobilisation n’étant pas « révolutionnaires ». En effet, on protestait contre l’attribution non justifiée de telle ou telle charge, de telle ou telle prébende. La crise était due à l’écart entre le nombre d’étudiants et la faiblesse de l’économie, incapable d’absorber cette main-d’œuvre bien formée et qui, dès lors, se rabattait sur l’administration où les places se vendaient cher.

Une semaine avant le congrès du parti, un jeune contestataire était mort dans un commissariat. Les défilés avaient alors dégénéré. On dénonçait désormais la corruption et la brutalité de la police, deux représentants de l’ordre avaient été lynchés par la foule qui avait pris possession de la ville, le ministre de l’Éducation nationale, venu négocier, avait été pris en otage. Sihanouk, de retour de Pékin, avait dissous le gouvernement.

Les communistes ont décidé, lors du congrès, d’investir la lutte et le chef de l’État a pu ainsi identifier son ennemi.

– Il y a eu des émeutes à Siem Réap, des manifestations d’une violence inouïe, organisées par des agents subversifs et des traîtres. Des hypocrites, comme ces Hou Yuon, Chau Seng ou Khieu Samphân qui se disent militants du Sangkum ! Ils ont réussi à tourner la tête aux gens, ils prétendent « faire mieux, moins cher, plus vite »[6]. Eh bien chiche ! Je les invite à former un gouvernement. J’ai une liste de trente-quatre noms. Qu’ils viennent et qu’ils dirigent le pays ! Nous verrons ce qu’ils feront. Que Keng Vannsak soit le Premier ministre ! Que les autres membres du cabinet soient Hou Yuon, Son Phuoc Tho, Uch Ven… Et il les a tous cités. La liste contenait de nombreuses personnes dont, a priori, nul ne savait qu’ils étaient communistes. Tou Samouth avait parlé sous la torture !

Dès le lendemain, certains se sont présentés pour affirmer dans un communiqué leur incompétence, que Sihanouk était le seul homme capable de conduire la nation vers le progrès. Tandis que Sihanouk triomphait, un à un, les principaux responsables du parti prenaient le maquis, plus exactement, dans ce pays tropical, la forêt. Ils se sont dirigés vers les zones tenues par les vietcongs pour se mettre à l’abri. Ces militants aguerris avaient lutté sans avoir peur contre la police de Kou Roun, mais ils étaient terrorisés à l’idée de devoir s’enfoncer dans la jungle, cette jungle qui allait les engloutir pour quelques années de guérilla armée, ces bois si riches en légendes, en mystères, en rites pour vaincre les démons. Pour un Khmer, la dualité n’était pas entre le bien et le mal, mais entre le srok et le brai, le village et la forêt, le connu et l’inconnu, le réel et la magie. Les lieux sombres et sauvages étaient dangereux, non parce que des esprits malfaisants y demeuraient, mais parce qu’il y avait des esprits.

Sâr était le seul à y avoir vécu, c’était lors de la décolonisation, et tous se sont tournés vers lui.

– Mes amis, Mao Zedong a dû fuir devant les forces de Tchang Kaï-chek et s’est réfugié au Nord, à Yan’an, dans la province aride du Shaanxi. De là, il a reconstruit ses troupes. Hô Chi Minh en a fait autant, abandonnant Hanoï pour la jungle où il a bâti la sienne. Aujourd’hui, ici, nous faisons de même. Nous retournons dans la forêt d’où nos ancêtres sont sortis pour y forger notre future armée révolutionnaire. Si celle-ci vous semble hostile, c’est parce que vous avez perdu vos racines, le Cambodgien est né en harmonie avec elle. Le maquis nous aidera à nous purger de nos attitudes de petit bourgeois.

Le groupe l’a acclamé. Pour l’instant, ils s’en remettaient à lui, ils étaient trop désorientés pour se rebeller.

L’effet Kennedy s’estompait. Le jeune président avait apporté l’espoir d’une solution plus intelligente sur le Viêt Nam que celle du vieil Eisenhower. Hélas, en quelques mois, l’édification du mur de Berlin, la rocambolesque affaire de la baie de Cochon suivi de celle des missiles de Cuba avaient relancé la guerre froide et la piste Hô Chi Minh à travers le Cambodge. En 1963, l’effectif des « conseillers militaires » passait à 15 000 hommes. Désormais l’Amérique était en guerre au Viêt Nam.

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