XVIII

Kennedy remplaçant Eisenhower, les Américains ont accepté la position cambodgienne. Dès lors, le conflit avec la Thaïlande concernant le temple de Preah Vear a pris fin, le Sud-Vietnam a limité ses intrusions en territoire cambodgien à la frontière, les Khmers sereis eux-mêmes se sont montrés discrets. Les Français ont construit un port, Sihanoukville, pour offrir un accès à la mer, en compensation du renoncement khmer à la Cochinchine, les Américains creusé une route pour le relier à la capitale, les Russes bâti un bel hôpital et les Chinois fourni des usines clef en main.

C’était un âge d’or où toutes les nations contribuaient à la richesse du pays. Les écoles puis les lycées poussaient comme des champignons. Si les enfants de l’élite partaient poursuivre leurs études en France, des centres de formation technique ouvraient leurs portes, des universités voyaient le jour. Celle de Phnom Penh était un vaste complexe destiné à accueillir douze mille personnes, possédant de nombreux départements, deux campus et trois cents enseignants. Les autres grandes villes n’étaient pas en reste.

La manne américaine, qui n’était plus contestée ou réduite par représailles, apportait de l’oxygène au tissu économique du pays.

Les reporters affluaient du monde entier à Saïgon pour suivre les évolutions de la guerre civile au Viêt Nam. Les moins expérimentés, les moins cotés se faisaient les dents sur le Cambodge. Leur thème était toujours le même : décrire une oasis de paix au milieu d’une péninsule en feu, une Suisse indochinoise. Presque tous rendaient alors visite au directeur du journal La Vérité qui leur faisait un topo de la situation, éventuellement leur commandait un article. C’est ainsi que celui-ci pouvait se vanter d’avoir eu la signature des plus grands (mais à leur début).

– Elsa comme Elsa Triolet ?

– Effectivement, je lui dois mon prénom, mais nous n’avons pas le même âge.

Georges Féray détaillait la jeune femme assise à son bureau, Elsa Louaeg, pour tenter de l’évaluer. Une Bretonne. Une jolie fille aux pommettes saillantes, des yeux trop clairs pour le soleil des tropiques, des lèvres gourmandes et un beau sourire. Comme ceux de sa génération, elle était curieuse de tout. Elle était née durant la guerre, dans une France occupée. Un signe incontestable d’optimisme de la part de ses parents. Sans doute des communistes. Oser donner le prénom de la femme d’Aragon était un vrai pied de nez aux collabos. Elle faisait partie de cette génération qui, enfant après la libération, avait baigné dans cette ambiance fait de privation et d’espoir en un monde plus juste, la seule réponse aux atrocités imposées par les fascistes et aux sacrifices consentis par les peuples qui avaient su repousser l’horreur. Séduit, Georges s’est décidé à l’aider, à lui mettre le pied à l’étrier comme on dit.

– Sihanouk, quand il était lycéen, a vécu à Saïgon et il a été fasciné par la beauté du port et de la rue Catinat. Depuis quelque temps, il se bat pour faire de Phnom Penh, une capitale qui n’aurait pas à rougir de sa voisine. Je vous propose de faire un reportage pour mon journal sur ce thème.

Elsa a acquiescé en cachant mal sa déception. Pourquoi pas un papier sur la mode au Cambodge ? Être une femme était un handicap pour être prise au sérieux. Elle aurait voulu aller à Saïgon, on l’avait envoyé à Phnom Penh. Tant pis ! Elle avait confiance en elle et savait que, tôt ou tard, elle s’imposerait dans le métier. Ce serait plus tard, c’est tout !

Georges a poursuivi en riant. Elle cachait mal sa soif de scoop !

– Je vous obtiendrai un rendez-vous avec Sihanouk en personne. Je pense même qu’il sera ravi de vous servir de guide, car il ne laissera à personne le soin de défendre sa cité. N’hésitez pas à lui poser des questions, il est, vous verrez, d’une exceptionnelle franchise. Faites un bon reportage, vous aurez alors capté sa confiance et sa sympathie. Ensuite, tout sera possible.

Elsa comprenait qu’elle avait gagné, que loin d’être quelques articles anodins, c’était une occasion unique d’approcher Sihanouk qui fonctionnait par affinité. Il pouvait dire tant de choses à une oreille amie ! Elsa était ravie. Le thème lui paraissait maintenant plus riche, elle voulait découvrir cette société cambodgienne en prise avec la guerre, son quotidien, les ressorts cachés de sa vie politique. Elle aurait le meilleur des guides.

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