XVIII

Au début de l’année, ils ont quitté la zone de Svay Rieng et ont remonté vers Ratanakiri. La rencontre avec les Cambodgiens des hauteurs a été un moment exceptionnel dans la vie de Saloth Sâr, alias Pol Pot.

« Rousseau avait raison », s’émerveillait-il sans arrêt en regardant autour de lui.

Keng Vannsak et lui, quand ils étaient au parti démocrate, avaient eu de longues conversations mêlant les écrits de Jean-Jacques Rousseau et son mythe du bon sauvage avec ce que l’on savait, à travers les études des orientalistes, sur la culture des peuplades proto-indochinoises. Aujourd’hui, il était en face d’eux et tous ses livres étaient vrais. Ces peuplades ignoraient le bouddhisme et le commerce, connaissaient à peine l’argent, pratiquaient le troc avec les autres villages. Étant donné qu’ils étaient des nomades[12], il n’y avait pas de propriété privée, ils travaillaient à tour de rôle sur des champs communautaires, il y avait des défrichements collectifs. On prenait les repas en commun, les maisons ne comportaient pas de cloisons intérieures. Ils vivaient le communisme, celui d’avant la corruption par la civilisation. Contrairement aux fantasmes des citadins, ils étaient accueillants et ont offert aux fugitifs de grands dortoirs pour la nuit.

Pol Pot et les siens se sont intégrés aux montagnards, s’initiant à leur style de vie. C’était dur, car leur existence était difficile, mais simple, le travail étant collectif, on trouvait facilement sa place, on partageait pleurs et rires. Puis, avec le temps, les communistes ont introduit des règles d’hygiène. Les sauvages souffraient du goitre, un gonflement de la glande thyroïde au niveau du cou ; cela était dû à une carence en iode, il suffisait d’acheter le sel qui manquait dans l’alimentation traditionnelle. Petit à petit, par le biais des Khmers rouges, l’argent a pénétré chez les montagnards ainsi que certains besoins nouveaux, la bicyclette a fait son apparition. Le parti a mis en place un commerce, vendant les rotins produits par les villageois à des marchands chinois de Ratanakiri en veillant scrupuleusement à ce que les premiers ne soient pas lésés ; sans brusquerie, des chefs, plus jeunes, plus dynamiques, ont remplacé au sein des communautés les anciens, plus traditionalistes. La vie s’améliorait, la civilisation progressait pas à pas, dans toute sa pureté. Pol Pot se couchait le soir, heureux de son travail accompli. Dans cette jungle, l’humanité avait la possibilité de repartir à zéro comme dans Ravage de Barjavel et, comme dans ce livre, il fallait éviter de refaire les mêmes erreurs. Les Khmers lœus le saluaient avec des sampeahs dignes d’un roi, mais il refusait ces marques d’humilité, il leur prenait la main et les serrait à l’occidental. Maintenant, ils venaient à lui et agrippaient en tremblant les siennes, terrifiés par ce qu’ils osaient faire et n’osant pas ne pas le faire. S’il riait devant cette attitude, son vis-à-vis l’imitait aussitôt. Il devait néanmoins accepter que, de temps en temps, Khieu Thirith et lui-même soient transportés en palanquin comme un seigneur, on ne peut pas toujours rejeter les gestes d’affection des autres sans se montrer méprisant envers eux. Il a eu ainsi une garde rapprochée qui le protégeait nuit et jour et lui servait de messagers. Il avait été reconnu par le peuple khmer, le vrai, celui des hauts plateaux, celui que n’avaient pas corrompu ni les Vietnamiens, ni les Siamois, ni les Français, celui qui était resté libre au travers des siècles. Depuis ses montagnes, le roi de la forêt a décidé d’une guerre sans merci contre l’autre, celui de la plaine.

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