XXIII

 Dans l’hôtel, Jacques a alerté le service de sécurité. Kaun est revenu, quelques instants plus tard, la tête basse.

– Ne vous inquiétez pas. Ils l’ont retrouvée. Angkar est toujours très vigilant sur ses hôtes. Elle est dans une autre pièce.

– Où est-elle ? On peut la voir ? Est-elle blessée ?

– Non.

– Comment non ?

– Elle n’est pas blessée !

Jacques attend la suite. Pourquoi ne vient-elle pas ? Quel est le numéro de la chambre ? Mais Kaun se tait. Il reste là, gêné, maladroit. Jacques s’énerve.

– Mais enfin que se passe-t-il ?

Finalement, l’interprète lâche du bout des lèvres, ne sachant s’il fait une bévue en répondant ou s’il la fait en ne répondant pas à la question.

– Elle a été arrêtée. Elle a un appareil photo. On la soupçonne d’être une espionne vietnamienne.

Jacques est abasourdi. C’est une journaliste, elle a toujours un reflex sur elle. Elle a passé les contrôles à l’aéroport avec.

– Je veux la voir ! Je veux lui parler !

Kaun n’en peut plus. Sa mission est d’aplanir toute difficulté avec les étrangers, mais la présence d’une terroriste dans le groupe change la perspective et il n’a pas reçu de nouvelles consignes. Énervé, il répond avec brusquerie.

– Vous ne pouvez pas. On ne peut permettre à des suspects de communiquer entre eux. C’est trop grave, il faut d’abord qu’elle soit interrogée au centre de sécurité de la capitale.

Puis, se ravisant, il ajoute sur un ton plus personnel.

– Croyez-moi, il vaut mieux prendre vos distances pour le moment. Elle a sans doute agi seule et elle a trompé votre confiance. Laissez faire mes camarades, votre intervention risque de tout embrouiller.

Des bruits de pas et de voix se font entendre à l’entrée. Jacques entrevoit un groupe de Cambodgiens se dirigeant vers une chambre. Certainement celle où est enfermée Elsa. Kaun le retient. Ne pas montrer de sollicitude envers un traître sous peine d’être soi-même considéré comme tel.

Le Khmer rouge s’est immédiatement mis au garde-à-vous avec une telle promptitude qu’Elsa, désorientée, a en fait autant.

– Elsa, ma pauvre amie. J’espère qu’ils n’ont pas été trop brutaux avec vous.

C’est Ieng Sary qui vient d’entrer et qui se précipite sur elle. Ils se connaissent de Pékin. Soulagée, elle fond dans ses bras en larmes. Tout le monde dans la chambre est un peu décontenancé et gêné par cette manifestation sentimentale. Ieng Sary regarde le garde et celui-ci secoue la tête pour nier avoir le moins du monde frappé ou torturé la journaliste. Celle-ci de son côté tente de se défendre auprès d’oreilles qu’elle sait désormais amies.

– Je ne pensais pas mal faire. Je voulais revoir Phnom Penh, me promener encore une fois dans la ville.

– Hélas, nous sommes en guerre. Les trois soldats qui t’accompagnent ont pour mission de te protéger et ils ont eu tellement peur quand ils ont découvert que tu avais disparu.

Comme elle s’est un peu calmée, Ieng Sary s’écarte d’elle légèrement. Elle n’est pas blessée. Rassuré, il engage la conversation.

– Si j’avais su que tu étais là, je serais venu t’accueillir. Pourquoi ne pas avoir fait une demande officielle ?

– Je suis ici en tant que membre du parti communiste marxiste-léniniste des travailleurs français. Je ne travaille plus sur l’internationale qu’en free-lance.

Sary hoche la tête. Un reporter gauchiste doit avoir effectivement bien du mal à trouver des colonnes libres dans les journaux capitalistes. Pour lui, elle reste une référence.

– Je te présente mon ami Thiounn Prasith. Il va remplacer Kaun. Tu seras plus à l’aise avec lui, il a fait ses études en France. Il t’aidera à oublier tes déboires de ce début de séjour.

La famille Thiounn était parmi les plus riches du Cambodge ayant des parentés avec Sihanouk, mais les quatre frères avaient adhéré à l’idéologie communiste. Elsa comprend que c’est un grand honneur qu’on leur fait en désignant l’un d’entre eux comme guide. Jacques et Kaun pénètrent à leur tour dans la chambre. Devant le couple enfin réuni, tous les Cambodgiens ont le sourire.

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