XXIII

La semaine se passe ensuite sans aucune surprise. Jacques est aux anges. Tout est comme il avait prévu, même le côté un peu trop pesant, trop didactique de ce qu’ils observent et qui, chez lui, n’éveille que de la tendresse. Son aventure a changé sa compagne, il faut dire que Thiounn Prasith est un guide hors pair. Elsa s’enthousiasme sur ce qu’elle voit, elle écoute attentivement, prend des notes, s’extasie devant l’habileté des élèves ingénieurs à exécuter un montage concret, rit en pensant à la maladresse des polytechniciens français, fait des compliments aux cantinières rougissantes sur les plats servis.

– Ils sont en train de gagner la bataille de l’eau ! s’émerveille Jacques lors de leur réunion en soirée et il rappelle que ces barrages, solides, sont construits sans spécialiste du génie civil, avec le seul savoir-faire des paysans.

Mais pour tous, le moment fort de la visite est cette usine où l’on recycle le métal des armes, des avions, des chars abandonnés par les troupes de Lon Nol, des obus qui n’ont pas explosé, pour en faire des casseroles, des pelles, des outils pour la riziculture. On a l’impression de vivre un instant biblique, l’heure où les héros transforment leurs épées en socles de charrue.

– Les blindés vietnamiens peuvent venir, nous les accueillerons avec gourmandise, demain, ils finiront marmites, explique Prasith.

Une dernière surprise les attend. La veille de leur départ, ils sont reçus par Pol Pot lui-même. Pour Elsa qui ne l’a jamais rencontré, c’est un moment intense. L’homme a été reconnu par une commission des Nations Unies comme responsable d’un véritable génocide, il appartient encore au futur de définir le nombre réel de morts dont il est coupable. Rien à voir avec l’hystérie d’un Adolphe Hitler. Il est charmant, souriant, solide, à l’aise. Il a des manières raffinées, mais simples. Il plaisante beaucoup. Un humour sans éclat de rire, intelligent, tout en sous-entendus, en complicité. Il parle un peu de la situation économique (ce n’est pas si dramatique, on est en train de s’en sortir) et beaucoup du contexte politique (la guerre est inéluctable).

– Interrogez-moi sur ce que vous souhaitez savoir. Nous sommes entre camarades.

Aussitôt c’est une avalanche de questions. S’attendait-il à cela ? Il répond calmement, toujours souriant. Jacques, lui, se sent débordé sur sa droite. Il comprend tardivement qu’il n’a pas complètement convaincu ses compagnons à moins que ceux-ci veuillent entendre les éclaircissements de la bouche même du leader cambodgien. Seule Elsa se tait et écoute.

– Il ne faut pas regarder ce que sont devenus les traîtres, la bourgeoisie compradore qui exploitait les malheureux cultivateurs avec des taux usuriers, ni la bourgeoisie bureaucratique des fonctionnaires ou des officiers qui utilisaient tous les rouages de l’état pour détourner vers eux toutes les richesses du pays. Ils ont eu certes beaucoup de mal à s’adapter au nouveau Cambodge ! (Rire) Beaucoup n’ont pas su le faire, je ne les regrette pas, mais nous avons eu quelques succès. Aujourd’hui, il n’y a plus de différence entre eux et le peuple originel. Je vous demande de voir comment vivent les paysans, 90 % de la population, et de cesser de vous préoccuper des criminels de l’ancien régime. Lors de l’évacuation des villes, une grande majorité était des villageois qui avaient fui les bombardements américains, ils sont rentrés tranquillement chez eux.

Pol Pot se surprend lui-même par la facilité avec laquelle il répond aux questions, déjoue les accusations de génocide. Ainsi donc, c’est cela qu’on lui reproche, c’est sur ces fadaises qu’on lui intente un procès. L’exode a provoqué des milliers de morts ! La belle affaire. La famine était inéluctable, mais, surtout, elle a frappé ceux qui ne méritaient pas de vivre, ceux qui avaient perdu cette force que possède le vrai Khmer. Des dégénérés ! Ils ont disparu, le Cambodge ne s’en portera que mieux. Quant à l’accusation d’avoir, en temps de guerre, tué les ennemis les plus dangereux, d’avoir massacré les officiers de Lon Nol… C’est d’un ridicule !

Il préfère parler de la beauté de sa révolution.

– Le pays est divisé en coopératives, cantons, districts, régions et zones. Dans les villes, on ne trouve que la structure administrative et quelques usines. La justice se rend au niveau local par des tribunaux populaires. Il n’y a plus de prison au Cambodge.

Jacques reprend en murmurant à Elsa, un large sourire aux lèvres :

– Il n’y a plus de prison au Cambodge.

Il faut maintenant se quitter. Pol Pot est content de sa prestation, il sent qu’il a convaincu ses interlocuteurs et que ceux-ci feront écho à sa voix à l’étranger. Il se fait solennel.

– Camarades français, vous allez repartir dans votre pays. Dans peu de temps, vous apprendrez par la radio, la télévision, les journaux que le Viêt Nam, appuyé par le social-impérialisme soviétique, a lancé une offensive de grande envergure contre le Cambodge. Ce jour-là, si nos forces s’effondrent, ce sera la preuve que le peuple n’est pas satisfait de notre politique, si, au contraire, elles résistent et repoussent l’agresseur, cela démontrera que notre nation nous soutient et approuve nos options économiques et sociales. Regardez comment s’est écroulé le régime d’Amin Dada en Ouganda !

Elsa observe une dernière fois le dictateur. Son assurance la laisse perplexe. Ce n’est pas le cas de Jacques que la remarque de Pol Pot a comblé, car elle reprend sa propre analyse – c’est aux Khmers pauvres et à eux seuls de juger si ses dirigeants ont bien agi – mais en la transfigurant puisque c’est l’arme au poing que les paysans voteront ! Plus que jamais le parti communiste marxiste-léniniste des travailleurs français est prêt à se mobiliser, à se démultiplier pour défendre la cause et l’honneur du Kampuchéa démocratique.

Elsa a attendu que l’avion atterrisse à Orly. Elle a défait lentement sa ceinture puis elle a embrassé son Gigi, un baiser passionné, mélange de désir et de tendresse. Il n’avait pas changé, il n’avait pas trahi ce qu’il était et elle avait dû lutter contre une envie folle de faire une ultime fois l’amour, là dans cette cabine, de boire dans ces lèvres ce nectar de jouvence.

– Que tous tes rêves se réalisent, dit-elle de sa plus douce voix.

Puis elle se lève et s’en va, s’étonnant que tout ce qui a fait qu’un homme soit si merveilleux puisse, un jour, le rendre si odieux.

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