XXIII

Suite aux combats du début d’année où les troupes de la zone Est ont reculé devant les blindés vietnamiens, on a décidé d’enquêter : on soupçonne en particulier le secrétaire de la région, So Phim. En voyant venir sur eux la purge, après les premières arrestations, So Phim se suicide, ses lieutenants, Heng Samrin, Pol Saroeum, Hun Sen, se réfugient au Viêt Nam et deviennent des représentants crédibles de son mouvement de « libération » du Cambodge, le Front d’union nationale pour le salut du Kampuchéa (le FUNSK).

Pour les Khmers rouges, ces fuites sont des aveux, la trahison de la zone est désormais patente. On peut donc procéder sans plus de précaution : plus de cent mille personnes sont exécutées et autant déplacées. Des villages entiers sont détruits.

Tout en ordonnant ces massacres, Pol Pot demande à ses hommes de gagner les cœurs pour gagner la guerre. Il leur dit à demi amusé, car il s’agit de bon sens :

– Nous devons rassembler toutes les forces qui peuvent l’être, les féodalistes, les riches paysans, les capitalistes. On doit les attirer dans notre camp sans discrimination. S’ils sont avec nous, ils ne sont pas avec nos ennemis, ce qui est à notre avantage.

– Améliorons leur vie quotidienne, si nous voulons que les gens nous soutiennent. Par exemple, ils se plaignent des repas pris dans les cantines, ils disent que la nourriture préparée collectivement est mauvaise et il critique alors le collectivisme. Il faut recruter de bons cuisiniers, les estomacs seront pleins et ne crieront plus contre le gouvernement !

– Supprimons toute distinction entre ancien et nouveau peuples. Tous les membres des coopératives seront égaux, recevront les mêmes rations alimentaires et auront des horaires de travail identiques. L’armée enrôlera tous les jeunes, quelle que soit leur origine.

Pour galvaniser ses troupes, il lance :

– Pour vaincre, il nous faut appliquer le principe d’un contre trente, un Cambodgien tué contre trente Vietnamiens. Avec deux millions de morts, nous écraserons soixante millions de Vietnamiens. Et il nous restera encore six millions de Cambodgiens !

Pendant ce temps-là, Hanoï continue sa campagne de diabolisation du Kampuchéa démocratique avec l’appui de la presse prosoviétique qui, désormais, dénonce l’atteinte aux droits de l’homme par les dirigeants khmers rouges. En 1975, la révolution cambodgienne disposait d’une aura tel que personne ne s’est offusqué de l’évacuation de Phnom Penh, tous les témoignages décrivant un drame de grande ampleur étaient discrédités. François Ponchaud, un curé qui avait vu Phnom Penh se vider, qui présentait cette tragédie devant le clergé à Paris a été interrompu par un prêtre lui disant : « Compte tenu de ce que tu as vécu, on comprend que tu sois anticommuniste, mais quand même… ». Maintenant, son livre, « Cambodge année zéro », qui a révélé au monde l’enfer polpotiste, est un best-seller.

Pour la Chine, le danger se précise : la dictature des Khmers rouges pourrait justifier une intervention vietnamienne et le renversement du régime. Or, elle sait l’impréparation de son allié et connaît la réputation de son adversaire. Elle presse, à nouveau, Pol Pot de montrer un visage plus avenant de sa révolution.

– Sihanouk a jadis incarné l’union face à l’impérialisme américain, qu’il réapparaisse et qu’il montre par sa présence que le pays est toujours un.

La vie du Prince et des siens change.

Angkar a décidé de nettoyer le parc du palais à moitié retourné à l’état sauvage, à moitié transformé en dépôt d’ordures et, un beau jour, une armée de jardiniers vient. Ils arrivent en rang par deux. Ce sont des petits entre cinq et huit ans, sales, hirsutes. Les enfants d’Angkar !

– Ils doivent avoir des jouets, avait disserté Khieu Samphân, mais pourquoi leur donner des animaux en peluche alors que nous avons, bien vivants, des bœufs, des buffles, des porcs, des canards, des poulets qu’il faut nourrir, soigner, garder.

Il l’avait dit avec sa bonne bouille de Cambodgien plein de bon sens et Sihanouk n’avait pas su quoi répondre.

Le résultat de cette curieuse éducation est là. Ils ont reçu la mission de couper les herbes, de nettoyer les arbres. Dès qu’on le leur permet, ils se précipitent partout, tels des moineaux. Ce sont des gamins issus de tribus montagnardes, leur accent ne trompe pas. Ils se jettent sur tout ce qui jonche le sol, s’invectivent, s’insultent, se battent, le tout en riant. Ils travaillent aussi, avec ardeur, arrachant les plantes, cassant les branches, grimpant le long des troncs, prenant tous les risques pour un ou deux fruits. Ils sont parfois patauds, souvent agiles, le plus souvent attachants, mais ils ont toujours un langage ordurier.

Le jardin ne survivra pas à leur passage.

Avec sa femme et ses enfants, ils visitent le pays, Khieu Samphân, président du Kampuchéa, leur servant de guide. Il a droit à des « vacances » à Kompong Som, ex-Sihanoukville, un port au bord de la mer. C’est l’occasion de revoir Kandal, Koh Kong et Kompong Speu, l’occasion pour le gouvernement de l’exhiber à nouveau devant le peuple. Mais pour l’instant, cela s’arrêtera là. Comment ouvrir la cage sans craindre que l’oiseau ne s’envole ? Comment imaginer Sihanouk défendant le Kampuchéa à l’étranger après tout ce qu’il a subi ?

À leur retour dans la capitale, Monique et lui déménagent. Le palais est irrécupérable et on leur propose une maison neuve, bien équipée où ils pourront faire venir toute la vaisselle qu’ils souhaitent de leur ancienne demeure. Le jardin est coquet, entretenu, avec une petite fontaine, quelques manguiers et pamplemoussiers. Ils ont droit à du foie gras de France, des fromages de Suisse, de la charcuterie d’Italie, de la saucisse d’Allemagne, des biscuits du Japon, des gâteaux khmers, du pain, des légumes, des fruits, de la viande. Rien ne manque.

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