XIX

– Je dois ce que je suis à Samdech Euv et à personne d’autre, disait le docteur Sokha Chun tandis qu’il farfouillait dans l’œil de Georges Féray qui n’osait, pour cette raison, le contredire.

Le journaliste avait dû se rendre à l’évidence, il devenait aveugle. Son cristallin s’opacifiait et troublait sa vision, il avait l’impression de voir à travers un mur d’eau. Avec le temps, ce mur s’épaississait, ses lunettes aussi, sa loupe également. C’était une des conséquences de son diabète et ce dernier était le principal obstacle à toute intervention chirurgicale. À la clinique Calmette, les responsables français avaient refusé de l’opérer.

– Nous pouvons le faire, on a maintenant un bon pourcentage de réussite, malheureusement, il faut la faire sous anesthésie générale. Pour les diabétiques, il y a un risque non négligeable de ne pas se réveiller. En France, vous trouverez un matériel moderne permettant une surveillance efficace durant votre sommeil et de grandes chances de réanimation en cas de problème.

Les Russes tenaient un discours identique. Leur hôpital bénéficiait des dernières technologies et rendait le monitorage postopératoire plus sûr ; malgré tout, cela restait dangereux.

Son retour au pays, même temporaire, Georges ne l’envisageait qu’avec répugnance. Il sentait que ce monde était en train de mourir et il ne voulait pas le quitter avant la fin. Alors quand il avait entendu parler de ce jeune docteur cambodgien, il n’avait pas hésité à aller le voir.

– Je suis né dans un petit bled près de la frontière vietnamienne et, enfant, j’ai aidé aux travaux des champs, mais Samdech tenait à ce que j’aille à l’école, il a fait la guerre à mes pauvres parents. Il a visité mon village et, comme l’instituteur m’a cité en exemple, il leur a expliqué l’importance d’avoir une formation, leur a dit qu’une nation avait autant besoin d’étudiants que de soldats ou de paysans. Il était le roi, ils ne pouvaient rien lui refuser.

De son œil valide, le médecin n’intervenait que sur celui de droite, le gauche ne le serait que dans trois mois, Georges observait le va-et-vient des mains, la docilité des infirmières qui veillaient attentivement aux demandes du chirurgien. Celui-ci causait sans arrêt et il souriait, il émanait de lui une confiance absolue en son art. À leur première rencontre, quand ils avaient discuté des dangers de l’opération, le docteur avait ri.

– Nous n’allons endormir que l’œil concerné, ainsi nous pourrons continuer à nous en entretenir tranquillement la semaine prochaine sur la table d’opération et je vous expliquerai pourquoi vous n’avez rien à craindre à ce sujet.

Pas d’anesthésie générale, pas de problème. Georges s’était retrouvé sur le billard en moins de huit jours. La seule chose qui ne se passait pas comme annoncé était le bavardage incessant du docteur Prun. C’était sa façon à lui de calmer l’angoisse de son patient, en le soûlant de paroles.

– Mes compatriotes dénigrent notre système éducatif. Nos universités ne valent rien, il faut poursuivre ses études en France, disent-ils. Ce sont des sots, j’ai fait toute ma formation au Cambodge, y compris mes premières années de médecine. Quand je suis parti à Montpellier pour faire ma spécialité, je n’ai jamais senti que j’en connaissais moins que mes condisciples français.

Il s’est mis à rire tandis que Georges voyait sur son visage une concentration plus grande.

– Vous me direz, M. Féray, que j’ai fini par y aller, en France ! Désormais, ce ne sera plus nécessaire. J’assure cette formation à l’université. Ainsi évolue le monde. Voilà, c’est fait ! Il faudra garder votre pansement quelques jours, le temps que cela se cicatrise. Vous demeurerez à l’hôpital tout ce temps-là et nous aurons donc l’occasion de converser chaque matin lors de ma visite.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.