XIX

Quand Moustic est retourné au cinéma avec son père, il a songé au Christ[8] qui redonnait la vue aux aveugles, mais le miracle était, pour lui, l’œuvre de sa mère. En effet, si les médecins cambodgiens étaient capables de réussir des opérations très délicates, le reste ne suivait pas. La polyclinique était un vaste terrain avec de nombreuses maisons où logeaient les patients. Les cases n’étaient pas climatisées, la chaleur était humide et pesante. Au plafond, un ventilateur grinçait, brassant avec beaucoup de mal un air trop lourd. Au sol, il y avait des détritus, débris de nourriture abandonnée qui finissait de pourrir, papiers sales jetés par une main négligente, poussière rouge déposée un temps par le vent. On semblait ignorer l’importance de l’hygiène, les familles apportaient à manger, fruits, légumes, plats en sauce. L’ambiance était joyeuse, mais mortelle. C’était du moins le point de vue du jeune garçon et de sa mère. Pauline a été admirable, elle avait installé une natte à même le sol près de son mari et ne l’avait pas quitté jusqu’à son retour à la maison. Elle passait ses journées à nettoyer la chambre, à l’aérer, utilisant un deuxième ventilateur plus puissant, à laver le linge, à surveiller les pansements, à gronder gentiment les infirmières qui ne se savonnaient pas les mains. Moustic se souvenait d’avoir lu un conte de Noël où un jeune enfant était gravement malade, son frère aîné avait eu comme cadeau une épée en plastique et il s’était campé devant la porte de son cadet, bien décidé à se battre contre celle qui voulait l’emporter. Pour Moustic, sa mère en avait fait de même, mais son balai était autrement plus redoutable, car la mort avait, avec elle, reculé.

Quand Georges a redécouvert au cinéma les actualités cambodgiennes, il a souri. Il y avait une grande naïveté dans ce pays qui chantait ses louanges, dans ses hommes et ses femmes au travail, visages épanouis, mains affairées. Ce monde idyllique ne correspondait en rien à la réalité que vivait la population, à la corruption de ses responsables, à l’extrême pauvreté du peuple, à la brutalité d’un pouvoir chaque jour plus contesté. Pourtant quelque part le Cambodge avait réussi. Si Georges pouvait voir ces documentaires euphoriques, c’était grâce à cela. On était parvenu à créer une élite intellectuelle, médecins, économistes, juristes, ingénieurs. Le journaliste avait été le témoin privilégié de cette extraordinaire aventure que sont les premiers pas d’une nation, il en avait les larmes aux yeux, cela brouillait en partie les images du film. Un bon film d’espionnage : Coplan contre OSS 117[9].

Décembre 1968. Entouré par différentes machines qui l’auscultaient, le surveillaient, l’alimentaient, Penn Nouth semblait encore plus petit qu’il ne l’était déjà, sa tête perdue sur l’immense oreiller de son lit. Il avait été amené à l’hôpital Calmette dans un état d’épuisement avancé. Les médecins français n’avaient trouvé qu’un seul remède : le faire dormir. Ils l’avaient drogué. Le malheureux n’avait droit chaque jour qu’à quelques heures d’éveil, heures qu’il passait à pleurer sans savoir pourquoi et durant lesquelles il éprouvait une fatigue démesurée qui l’exténuait. Quand il était sans connaissance, sa respiration était tranquille, troublée irrégulièrement par ce qui semblait un soupir.

Que peut-on contre son karma ?

C’était la question que se posait Sihanouk à son chevet où il avait veillé de nombreuses heures ces derniers jours. Si Penn Nouth avait tenu un ou deux mois de plus, l’administration Nixon aurait eu le temps de s’installer et de soutenir le Cambodge, la reprise de l’aide économique aurait donné une bouffée d’oxygène, le gouvernement s’en serait senti conforté, etc. Mais Penn Nouth avait trahi, plus exactement, son corps l’avait fait.

Lon Nol, accompagné de Cheng Heng, In Tam, Sim Var et d’autres personnalités de droite, était alors venu voir le Prince avec un plan, réactionnaire ou révolutionnaire suivant votre point de vue, deux mots antonymes qui désignent le même concept. Il s’agissait ni plus ni moins que de rayer d’un trait de plume toute la politique socialiste du Cambodge de ces cinq dernières années. Privatisations des banques, libéralisation du commerce extérieur, soutien du secteur privé, acceptation des directives du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale. Tout cela pour attirer les capitaux étrangers. En attendant les retombées des décisions prises, on ouvrirait deux casinos, l’un à Phnom Penh, l’autre à Sihanoukville, l’argent récupéré permettrait de tenir.

Son plan était à l’image de celui du ramassage du paddy, de sa lutte contre les Khmers rouges, il fonçait. Mais pour que les capitalistes soient vraiment rassurés, que la manne occidentale revienne, il lui fallait l’onction du chef de l’État.

Sihanouk n’avait plus de projet clair pour le pays, il a défendu au congrès de décembre le changement de ligne politique.

L’Amérique a donné, enfin, signe de vie. Le 18 mars a débuté une série de bombardements non officiels contre le territoire cambodgien, l’opération Menu.

Le gouvernement protestait contre les Américains et dénonçait en même temps la présence vietminh responsable de ces pilonnages. On parlait de 40 000 hommes avec des hôpitaux, une véritable administration, des collecteurs d’impôts, on pointait du doigt une région, le bec-de-canard, conquise de facto. Pourtant, le matériel de guerre continuait à transiter par le port de Sihanoukville.

Le Cambodge restait neutre, sa neutralité avait seulement changé : on aidait les deux camps !

En août, Penn Nouth, toujours malade, démissionnait et Lon Nol devenait Premier ministre. Sur le plan économique, la droite a échoué et les salles de jeu, si elles rapportaient une fortune, un tiers du budget de l’état, ont de nouveau provoqué une grave crise morale. Pourtant impossible de nommer un autre à la tête du gouvernement sans déplaire aux Américains dont on attendait tant, financièrement et militairement.

Pour sortir de ce dilemme, Sihanouk a eu une idée géniale : ce serait le congrès qui devait se réunir le 14 qui désignerait le prochain chef du gouvernement.

Tout le jour durant, des hommes triés sur le volet avaient critiqué la politique menée, il avait lui-même pris la parole pour la fustiger et demandé, via le choix d’un nouveau Premier ministre, à en redéfinir une autre plus sociale. On avait applaudi, puis on avait adoubé les responsables de ce désastre et Lon Nol avec 115 voix a été nommé pour diriger l’exécutif. Les décisions de la droite étaient confirmées. Sihanouk avait perdu la main.

Une des conséquences de la campagne pour contrôler les récoltes deux ans plus tôt avait été la création un peu partout d’offices du riz, puis des inondations en 1966 avaient fait proliférer sur tout le territoire des bureaux d’Aide et d’Assistance aux Victimes, tous sous la responsabilité des FARK. Un véritable quadrillage du pays par l’armée, c’est-à-dire par Lon Nol, a ainsi été mis en place. Enfin, lorsque le Conseil des ministres avait basculé à droite, l’administration avait petit à petit suivi. Or c’était elle qui, à tous les niveaux, villages, usines, regroupements de communes, régions, désignait les délégués au congrès.

La réaction détenait tous les leviers du pouvoir, y compris le Sangkum. Pourtant, le vieux général qui savait l’aura de Sihanouk dans le monde, qui le considérait toujours comme son roi, qui lui devait tout, faisait de gros efforts pour lui redonner un rôle à jouer.

Hélas ! Lui aussi, épuisé, a dû partir se soigner en France et Sirik Matak a pris sa place.

Dès lors, le conflit entre l’exécutif et Sihanouk a éclaté au grand jour. Le Premier ministre avait demandé aux membres de son cabinet de ne plus lui transmettre les documents en copie sous prétexte que ce serait lui qui s’en chargerait. En décembre, une dernière fois, on a fait appel au congrès qui a tranché de nouveau pour soutenir l’action gouvernementale.

C’était la fin !

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