XIX

– Pour ne rien vous cacher, nous avons interrogé In Tam qui préside le Parlement. Nous lui avons posé LA question.

Lon Nol ne s’insurgea pas devant ce crime de lèse-majesté. Lui aussi voulait savoir si c’était légalement envisageable.

– Sa réponse est claire, continua Sirik Matak. Sihanouk a été désigné comme chef de l’État à vie par l’Assemblée nationale et le Conseil du royaume, il est constitutionnellement possible de l’en destituer de la même façon.

– Il a été également, conformément à la Constitution, plébiscité préalablement par le peuple.

– Pas pour être chef de l’État. La consultation ne portait pas sur ce point. Sincèrement, si la question posée avait été : « Souhaitez-vous que Sihanouk soit roi ou chef de l’État, qu’aurait donné le scrutin ? »

Lon Nol a songé au crocodile blanc. Il annonçait de grands changements, bénéfiques pour le Cambodge. Avec son astrologue, ils étudiaient tous les lieux d’apparition du reptile essayant d’en interpréter le sens, on l’avait vu en premier au palais, puis ailleurs, cela voulait-il dire… ?

Il a pris une cigarette. La dernière de son paquet, il a respiré une profonde goulée. Il a toussé et l’a écrasée dans le cendrier plein. Ses mains tremblaient. Avec la reine Kossamak, ils avaient envoyé des émissaires au Prince pour lui faire comprendre la situation ; il avait refusé de les recevoir, il avait renouvelé ses accusations stupides et expédié un télégramme à sa mère requérant d’intervenir, au nom du trône, pour apaiser les relations avec le Viêt Cong et le Nord-Vietnam.

Lon Nol vénérait Sihanouk parce que c’était le roi et le père l’indépendance. C’était le maître de toute vie et sans hésiter, Lon Nol serait allé au-devant du peloton d’exécution, mais ce n’était pas la sienne qu’il réclamait, c’était celle des siens. Il aimait Sirik Matak comme un frère, les parents de celui-ci l’avaient élevé en ne faisant jamais de différence entre lui et ses propres enfants. Sirik Matak et Sihanouk, sans doute parce qu’ils étaient tous deux de sang royal, n’acceptaient aucun compromis, n’en cherchaient ni n’en proposaient aucun, chacun rêvait de la chute de l’autre.

– Sihanouk veut notre tête, mais c’est nous qui sommes à la tête du pays, lui est à l’étranger. Il n’a plus le parlement, plus le Sangkum, plus le gouvernement. Et aujourd’hui, il n’est plus en phase avec notre peuple ! Que lui reste-t-il ?

Le général répondit, d’un ton las :

– Il est le roi.

Sirik Matak s’affaissa sur son siège, épuisé, vaincu. Son ami était irrécupérable. Il parla d’une voix sans colère.

– Lok Bâng[12], il n’est plus roi. Il est chef d’État. Il a abdiqué. C’est lui, et non nous, qui a pris cette décision !

Lon Nol a retrouvé un mégot dans le cendrier qu’il a rallumé. Il se sentait mal à l’aise, les reproches de son ami étaient fondés. Trahir un frère est une chose terrible, trahir son souverain aussi. Le crocodile blanc présidait au changement de cours du Tonlé Sap, il annonçait des bouleversements. Pour qui était-il un signe favorable ?

L’âcre fumée déchirant ses poumons lui fit du bien.

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