I

On approcha enfin les signes de sa dignité : l’Épée sacrée, le Sceau, le Mokhot (une couronne en forme de temple) et ce chapeau de jardinier à larges bords à l’origine de la dynastie[8]. Le chef des prêtres offrit au souverain la terre, l’eau, les forêts, les montagnes. Ce dernier accepta le cadeau et annonça qu’il autorisait ses sujets à en jouir.

De nouveau, les deux représentants de la France s’insinuèrent dans la cérémonie, l’un lui mit entre les mains l’Épée, l’autre le coiffa du mokhot.

Monireth ne perdait aucun détail ; de temps en temps, il jetait un œil sur son neveu, mais celui-ci était aux anges, serré contre lui comme pour se protéger, emporté par la magie du spectacle. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et… pureté.

Pour Sihanouk, la fête était finie. Le soir, il rejoignait Pat, son arrière-grand-mère et n’assista pas à la procession royale autour de la capitale, où, dans tout son éclat, le souverain accepta l’adoration de son peuple amassé sur tout le parcours.

Pour Oum Savath aussi, l’aventure s’achevait, il devait retourner chez lui. Il regardait ses compatriotes se hâter pour ne pas rater l’autocar qui les y ramènerait et se rebiffa. Il avait les yeux pleins d’étoiles. Comme beaucoup de Cambodgiens, il ignorait son âge – on ne tenait pas d’état civil, en tout cas pas pour eux – mais il sentait ses quinze ans battre dans ses veines. C’était un jeune paysan, au corps musclé, sans une once de graisse, à la peau noircie par le soleil. Il voulait voir la ville, la capitale et il avait profité de la cérémonie pour y venir sans frais. Il avait vu ! Il ne retournerait plus dans la petite parcelle familiale, la petite mare, la petite hutte qui leur servait de maison, le petit village perdu dans la montagne, la petite pagode où il avait appris à lire et à écrire quelques mots. Il ne savait pas ce qu’il allait devenir, mais il ne doutait pas de lui, de son avenir. Il avait vécu cinq jours hors du temps. Dans cette nuit d’une douceur infinie, au nouveau roi, Oum Savath réclama une nouvelle vie.

Le couronnement changea profondément celle de Sihanouk. Ces quelques jours loin de son arrière-grand-mère Pat lui avait fait sentir à quel point il lui était attaché et il fit dès lors de gros efforts pour lui plaire et la suivait désormais quand elle allait au temple. Il découvrit ainsi un aspect inattendu de la vieille dame : sa beauté morale, sa sérénité à la pagode, ses prières. Ce fut à travers sa personne qu’il apprit à aimer l’odeur des encens, les psalmodies qui vous aidaient à vous concentrer, la compassion prônée par Bouddha. Il fut pris en main par des bonzes qui lui enseignèrent les cinq préceptes de cette religion : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d’adultère, ne pas boire d’alcool et ne pas mentir. Beaucoup plus facile à suivre quand on a cinq ans que d’éviter les sept péchés capitaux chrétiens, dont la paresse et surtout la gourmandise. Sihanouk gardait, de son séjour au palais, un souvenir ému de ce qu’il avait mangé.

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