VI

Ravi du compliment, Sihanouk fit de nouveau un geste pour sortir, mais il était déjà bien englué dans la toile.

– Audace pour audace, puis-je, Madame, vous poser une question fort indiscrète ?

– Votre Majesté peut toutes les audaces.

– Mon grand-père a eu beaucoup de femmes et de maîtresses, certaines comme vous étaient très jeunes. Pourquoi cédiez-vous à ses avances ? Le craigniez-vous ?

– Mais il était séduisant ! Ne l’ai-je pas dit ? Il était cultivé, doux, beau, sachant prendre soin de qui il était épris. Nous, les danseuses, nous sommes des êtres libres. Si on doit faire quoi que ce soit par contrainte, comment être une apsara, une divinité, un intermédiaire entre le ciel et la terre ? Comment célébrer la nature ? Au contraire, l’amour par amour enchante votre corps et vous épousez au mieux la musique. Jamais votre grand-père n’aurait osé forcer l’une d’entre nous, ne serait-ce que pour éviter d’avoir des couacs dans ses ballets !

Elle était rouge d’indignation et en avait oublié l’étiquette. Sihanouk profita de son trouble, il prit une mine contrite.

– Ah ! Le titre de roi ne suffit pas pour séduire une apsara ?

Elle rit doucement.

– Votre Majesté n’a nul besoin de ce titre pour séduire qui elle veut !

– Mais je ne veux pas séduire n’importe qui. Je désirerais réparer avec vous les insuffisances de mon grand-père.

– Hélas, Votre Majesté, je ne peux pas. Votre Majesté est fort attirante, mais que penserait-on de moi si, après avoir flirté avec Sa Majesté le roi Monivong, je sortais maintenant avec Votre Majesté ? Ne trouvez-vous pas que l’on médit assez de moi ?

Bien essayé, se disait Sihanouk, mais raté ! Heureusement, la proposition avait été faite avec le sourire, refusée avec le sourire, il ne perdait pas la face.

– Tant pis ! Les autres auront eu raison de nous. J’aurais aimé découvrir ce plaisir avec vous, cela aurait été comme un dernier cadeau de mon grand-père.

– Votre Majesté est vierge ?

Elle resta interdite, regardant le morceau de roi qu’elle avait devant elle, puis elle dit d’une voix tremblante :

– Je serais ravie, Votre Majesté, d’être son initiatrice. Mais il faut me jurer que notre relation demeurera secrète. Si vous savez tenir votre langue, alors revenez cette nuit sans vous faire prendre et je serai à vous.

Sihanouk balbutia des mots dont il ne se souviendrait pas. Cette femme si belle qui s’offrait à lui ! Il promit tout ce qu’elle voulait et elle ne voulait que lui.

Ce soir-là, elle s’était baignée en mélangeant à l’eau du jus de coco et de la cannelle, sa magnifique chevelure était ointe d’huile d’amla. Il se demanda si elle avait lu le poème de Baudelaire[2] et se rappela que pour les Indiens l’eau de coco représentait l’esprit de l’être humain et pour les Cambodgiens la pureté. Elle avait ainsi fait de son corps une offrande au dieu qu’il était devenu. Être roi était une chose merveilleuse !

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